Résilient mais sous pression, le marché suisse du private equity entre dans une phase de recomposition. Entre afflux de capitaux, concurrence accrue et exigences opérationnelles en hausse, Philippe Bucher décrypte les nouveaux équilibres d'un secteur où seuls les acteurs capables de se différencier continueront de tirer leur épingle du jeu.

Comment décririez-vous l'état actuel du marché du private equity en Suisse ?
Du point de vue des investissements, le marché demeure remarquablement résilient. La concurrence est soutenue et le flux d'opérations se maintient à un bon niveau. En 2025, l'activité a été clairement plus élevée qu'en 2024, tant en nombre de transactions qu'en volumes, même si le marché n'a pas encore pleinement retrouvé ses niveaux d'avant la pandémie. L'élément marquant de l'année a été la volatilité intra-annuelle, avec un premier trimestre très dynamique, un deuxième trimestre plus prudent, puis une nouvelle accélération en fin d'année.
Certains secteurs se sont révélés particulièrement actifs. Ce fut le cas notamment de la santé et de la medtech, des infrastructures et des data centers, ainsi que de la tech et de l'IA. Au-delà des transactions, la Suisse continue de bénéficier de fondamentaux très solides. Elle profite d'un tissu dense de PME, d'une stabilité politique et économique, d'un environnement réglementaire et fiscal prévisible, d'une inflation faible et, plus récemment, d'un contexte de taux d'intérêt favorable à la suite des baisses décidées par la BNS.
Quelles sont, selon vous, les principales dynamiques qui façonnent aujourd'hui le marché suisse du private equity ?
L'un des moteurs les plus importants est très certainement la transformation des entreprises. De nombreux groupes industriels rationalisent leurs portefeuilles par le biais de carve-outs et de cessions d'actifs non stratégiques. Cela crée des opportunités récurrentes pour les investisseurs en private equity. La Suisse reste également attractive pour les acteurs internationaux, qui la perçoivent davantage en plateforme pour la levée de capitaux plutôt qu'en simple destination d'investissement.
Parallèlement, l'environnement macroéconomique demeure incertain, fragilisé par les tensions géopolitiques, les conflits persistants, les déficits publics élevés et la recomposition des échanges commerciaux. Des interrogations subsistent aussi quant à la pérennité de l'enthousiasme actuel pour les investissements liés à l'IA. L'ensemble de ces facteurs influence le comportement des investisseurs et renforce leur intérêt pour des entreprises résilientes, de grande qualité.
Les niveaux de valorisation restent élevés. Pourquoi la pression sur les prix ne s'est-elle pas davantage ajustée ?
Plusieurs facteurs expliquent le maintien de valorisations élevées. Tout d'abord, les montants de dry powder disponibles restent importants. D'importantes réserves de capital se disputent un nombre limité d'actifs de qualité, ce qui soutient naturellement les prix. Dans un contexte incertain, les acquéreurs se montrent très sélectifs et se concentrent sur des entreprises premium, résilientes, qui continuent de se négocier à des multiples élevés. Le coût relativement bas de la dette en Suisse contribue également à soutenir les niveaux de valorisation en préservant les conditions de levier.
Enfin, un effet d'ancrage persiste. De nombreux vendeurs, general partners et limited partners continuent de se référer aux niveaux de valorisation d'avant la pandémie et restent réticents à accepter une revalorisation significative tant que la visibilité sur les sorties ne s'améliore pas.
Comment voyez-vous évoluer la consolidation parmi les acteurs suisses du private equity ?
La consolidation s'accélère clairement et le mouvement devrait se poursuivre. Les grandes sociétés internationales de private equity renforcent leur présence en Suisse et se montrent disposées à déployer des capitaux sur des tickets plus modestes qu'auparavant. Elles mettent donc sous pression les acteurs domestiques de plus petite taille. Par ailleurs, certaines maisons locales peinent à obtenir des engagements pour leurs nouveaux fonds lorsqu'elles ne disposent pas d'un positionnement différenciant. L'alourdissement du cadre réglementaire et des contraintes opérationnelles impose une taille critique et une sophistication accrue pour rester compétitif. Dans ce contexte, les acteurs qui ne se différencient pas sont progressivement évincés. À l'inverse, les boutiques spécialisées dotées d'une proposition de valeur claire peuvent encore prospérer.
Quels sont les principaux facteurs de réussite pour les boutiques suisses de private equity dans un environnement aussi concurrentiel ?
La différenciation est absolument essentielle. Les boutiques suisses doivent démontrer une expertise sectorielle ou régionale approfondie ainsi qu'une véritable capacité à créer de la valeur opérationnelle au sein des sociétés en portefeuille. Des réseaux locaux solides constituent un atout majeur, notamment pour l'identification d'opérations propriétaires et l'instauration d'une relation de confiance avec les entrepreneurs. La flexibilité et la créativité sont également déterminantes. L'ouverture aux co-investissements, aux participations minoritaires ou à des solutions de financement sur mesure peut faire la différence face à de grands fonds aux modèles d'investissement plus rigides. En définitive, les acteurs de plus petite taille doivent compenser leur dimension par des performances supérieures et une approche plus opérationnelle.
Quels sont les principaux défis auxquels les boutiques suisses de private equity sont actuellement confrontées, sur les plans structurel et stratégique ?
L'un des principaux défis réside dans l'intensification de la concurrence, tant de la part des fonds internationaux que des acteurs domestiques. Les difficultés de sortie constituent un autre enjeu, car les marchés de capitaux et l'activité M&A demeurent relativement atones. Par ailleurs, le coût d'exploitation a fortement augmenté. Même les fonds de taille modeste doivent désormais répondre à des exigences élevées en matière de gouvernance, de conformité, de reporting et d'institutionnalisation. Cela relève le seuil minimal de taille nécessaire pour opérer efficacement et exerce du même coup une pression sur les marges, en particulier pour les nouveaux gestionnaires ou les structures de petite taille.
Où se situent aujourd'hui les opportunités les plus attractives pour les boutiques suisses de private equity ?
Elles se trouvent généralement dans des niches bien définies qui bénéficient de moteurs de croissance structurelle. Il s'agit notamment de la santé et de la medtech, de certains segments software et tech, ainsi que d'entreprises de services à ancrage régional. Les situations de succession au sein des PME suisses représentent également une opportunité très attractive, compte tenu de l'âge de nombreux dirigeants. Par ailleurs, les structures de private credit gagnent en attractivité, en particulier dans les domaines où le financement bancaire traditionnel se retire. Ces segments permettent encore à des acteurs spécialisés de plus petite taille de conserver un avantage distinctif.
Compte tenu de la taille limitée du marché suisse, est-il encore possible de se concentrer sur des secteurs spécifiques, ou la diversification devient-elle une nécessité ?
À mon sens, la diversification doit intervenir au niveau des investisseurs, et non au niveau des boutiques de private equity. Dans un marché comme la Suisse, la focalisation et la spécialisation constituent des avantages compétitifs majeurs. Chercher à couvrir trop de secteurs risque de diluer l'expertise et la crédibilité. Un positionnement clairement défini permet un meilleur sourcing, une compréhension opérationnelle plus approfondie et une création de valeur plus cohérente. Les investisseurs peuvent ensuite diversifier leurs expositions en allouant leurs capitaux à plusieurs gestionnaires spécialisés.
Comment définiriez-vous personnellement la réussite dans le private equity, au-delà de la performance financière ?
Au-delà des indicateurs financiers tels que les TRI et les multiples, le succès consiste à créer une valeur durable et de long terme. Cela suppose un impact opérationnel tangible au sein des entreprises en portefeuille, le développement de sociétés capables de traverser les cycles, ainsi qu'une contribution positive à la transformation des secteurs et des économies.
Comment les boutiques suisses de private equity peuvent-elles gérer la concurrence croissante des grands gestionnaires d'actifs internationaux qui entrent sur le marché suisse ?
En pratique, la concurrence avec les grands gestionnaires internationaux est souvent moins directe qu'elle n'y paraît. Les cibles, les secteurs et les tailles d'opérations ne se recoupent pas toujours. Les boutiques suisses peuvent rester très pertinentes en se concentrant sur des transactions trop modestes, trop locales ou trop complexes pour être traitées efficacement par de grands fonds. Un ancrage local profond, des relations étroites avec les entrepreneurs et une approche d'investissement très opérationnelle demeurent de puissants facteurs de différenciation.
Philippe Bucher
eevolve
Philippe Bucher est cofondateur et managing partner d'eevolve. Bucher était auparavant partenaire chez Capvis, membre de la direction et du comité d'investissement. Plus tôt dans sa carrière, en tant que COO, Bucher a contribué à faire d'Adveq (Schroders Capital) une société de private equity institutionnelle et globale. Il a commencé sa carrière chez Arthur Andersen et PwC. Titulaire d'un master en économie de l'université de Zurich, complété par des programmes exécutifs à la Harvard Business School et à l'IMD, il est certifié CPA et CFA. Bucher dirige le chapitre Private Equity de la Swiss Private Equity & Corporate Finance Association (SECA). Il siège par ailleurs au conseil d'administration de Mill Reef Capital et d'Emerald Technology Ventures.
