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« À certains égards, les marchés privés peuvent se révéler bien plus transparents que les marchés cotés.»

Interview
Lennart BLECHER
CHAIRMAN
EQT REAL ASSETS
Par Jérôme Sicard, rédacteur en chef, SPHERE

Longtemps considérés comme une simple alternative aux marchés cotés, les marchés privés s’imposent comme l’un des grands piliers de l’économie mondiale. Portés par l’abondance de capitaux, l’évolution des besoins des entreprises et la montée en puissance des technologies, ils redessinent en profondeur les circuits d’investissement et de création de valeur. Chairman d’EQT Real Assets, Lennart Blecher revient sur les ressorts de ce basculement.

Lennart Blecher

Les marchés privés semblent aujourd’hui prendre un ascendant structurel sur les marchés cotés. Quelles forces profondes expliquent ce basculement?
Si l’on observe les États-Unis, il y avait voilà une trentaine d’années environ 8’000 sociétés cotées. Elles ne sont plus que 4’000 aujourd’hui. Les marchés publics se contractent structurellement depuis des décennies. Dans le même temps, l’immense majorité des entreprises qui génèrent plus de 100 millions d’euros de chiffre d’affaires demeure dans la sphère privée. Environ 95 % en Europe, 90 % en Amérique du Nord et près de 85 % en Asie-Pacifique. L’accès au capital s’est fondamentalement transformé. Les entreprises n’ont plus besoin de s’introduire en bourse pour financer leur croissance. Les sources de capitaux privés se sont multipliées et permettent désormais aux sociétés de se développer sans supporter les coûts, les contraintes de reporting et la pression court-termiste inhérents aux marchés cotés.
Un autre facteur déterminant tient à l’horizon temporel. Les entreprises cotées évoluent sous surveillance permanente, soumises aux publications trimestrielles et à la volatilité des marchés. Dans le monde du private equity, il est possible d’inscrire l’action dans la durée. De nombreux dirigeants et administrateurs préfèrent aujourd’hui évoluer dans un environnement privé où ils peuvent se concentrer sur la création d’une valeur durable. Cette préférence structurelle pour un actionnariat de long terme constitue l’un des moteurs majeurs de l’expansion des marchés privés.

Comment décririez-vous les dynamiques actuelles des marchés privés, notamment en matière de diversification des stratégies, de liquidité et de transparence ?
Les marchés privés sont aujourd’hui bien plus vastes que le seul univers des buyouts traditionnels. Les infrastructures, l’immobilier et surtout la dette privée ont connu une croissance significative. Ces dernières années, le private credit et le segment des transactions secondaires figurent parmi les segments les plus dynamiques. Le marché secondaire, en particulier, s’est développé de manière spectaculaire, de l’ordre de 40 % en 2025, précisément parce qu’il répond à l’une des critiques historiques adressées aux marchés privés : la liquidité. L’existence d’un marché secondaire profond et actif offre aux investisseurs des solutions de sortie sans nécessiter de cotation publique des actifs.
Nous constatons également une progression soutenue des structures evergreen. Ces véhicules ouverts apportent davantage de flexibilité aux investisseurs comme aux gérants. Ils élargissent l’accès aux marchés privés, notamment auprès des investisseurs privés. Ils contribuent à combler l’écart structurel entre les fonds fermés traditionnels des marchés privés et les marchés cotés. Quant à la transparence, le private equity est souvent perçu comme opaque. En réalité, le reporting destiné aux investisseurs est extrêmement détaillé. Chez EQT, la transparence, la gouvernance et la durabilité constituent des piliers centraux du modèle. À certains égards, notamment en matière d’alignement d’intérêts, de gouvernance et d’accès à l’information opérationnelle, les marchés privés peuvent se révéler plus transparents que les marchés cotés.

Dans un environnement de taux plus élevés et de croissance plus sélective, quelles sont les perspectives à court terme pour le private equity ?
L’ère de l’endettement bon marché est clairement révolue. Lorsque les taux d’intérêt étaient proches de zéro, l’ingénierie financière jouait un rôle plus important dans la création de valeur pour certaines sociétés.
Aujourd’hui, avec des taux plus élevés, il devient plus facile d’identifier les acteurs capables de générer de la valeur au travers de leur performance sur le plan opérationnel. Cet environnement favorise les gérants qui disposent de solides compétences industrielles et d’une expertise sectorielle approfondie.
Chez EQT, notre héritage industriel et notre approche d’investisseur actif sont au cœur de notre modèle. Nous travaillons étroitement avec les entreprises de notre portefeuille pour améliorer leur efficacité opérationnelle, accélérer leur digitalisation, optimiser leurs structures financières et conduire leur transformation stratégique.
La diversification géographique devient un levier déterminant. Beaucoup de grands acteurs américains du private equity restent fortement concentrées sur leur marché domestique. Dans un contexte de volatilité accrue et d’ajustement des valorisations, nous constatons un regain d’intérêt pour l’Europe et l’Asie-Pacifique, régions d’ancrage d’EQT. La présence d’équipes locales et de réseaux établis dans 26 pays constitue un avantage compétitif majeur pour identifier les opportunités et maîtriser les risques à l’échelle internationale.

Points clés
EQT est issu d’une scission d’Investor AB, la holding d’investissement de la famille Wallenberg, dynastie d’industriels qui détient des participations majoritaires dans de grands groupes suédois et accompagnent leur expansion internationale depuis plusieurs générations. C’est le cas notamment pour ABB, AstraZeneca, Atlas Copco, Electrolux, Ericsson ou encore Saab.

EQT Group, créé à Stockholm en 1994, dispose aujourd’hui de bureaux dans 26 pays. Le groupe gère environ 270 milliards d’euros d’actifs, répartis entre l’Europe (50 %), l’Amérique du Nord (35 %) et l’Asie-Pacifique (15 %). Introduit en Bourse à Stockholm en 2019, EQT s’articule autour du private capital, de l’infrastructure et de l’immobilier. L’ensemble du portefeuille EQT réunit aujourd’hui environ 330 sociétés.

La plateforme Infrastructure d’EQT représente près de 30 % des actifs sous gestion du groupe. Elle regroupe plus de 50 entreprises et actifs, avec une empreinte significative : plus de 500 000 kilomètres de fibre en Europe et aux États-Unis, 330 millions de passagers transportés chaque année, environ 9 GW de projets renouvelables et plus de 80 data centers à travers le monde.

Le Blecher

À plus long terme, comment voyez-vous évoluer le paysage du private equity au cours de la prochaine décennie ?
La taille va devenir un facteur de plus en plus déterminant. On recense environ 15’000 sociétés de private equity dans le monde, mais les grandes plateformes, en nombre restreint, captent une part disproportionnée des capitaux levés. La réglementation devient plus complexe et plus coûteuse, tandis que l’accompagnement des entreprises exige des expertises de plus en plus fortes : transformation digitale, intelligence artificielle, durabilité, analyse de données et savoir-faire en matière de fusions-acquisitions.
Chez EQT, nous avons constitué des équipes transversales composées de spécialistes sectoriels, d’experts digitaux, d’ingénieurs data et de professionnels de la durabilité qui interviennent sur l’ensemble du portefeuille. De nombreuses structures plus petites ne disposent pas des ressources nécessaires pour maintenir de telles compétences à grande échelle. Nous assistons ainsi à un véritable « flight to quality ». Les grands investisseurs institutionnels réduisent le nombre de gérants avec lesquels ils collaborent et concentrent leurs allocations sur des plateformes capables d’offrir une envergure mondiale, une profondeur opérationnelle et une performance constante. La consolidation des relations entre investisseurs et gérants devrait se poursuivre.

L’intelligence artificielle peut-elle transformer la manière dont les investisseurs évaluent performances, risques et stratégies des entreprises au sein des marchés privés ?
L’intelligence artificielle n’est fondamentalement qu’un outil — mais c’est un outil extrêmement puissant. Elle renforce notre capacité à analyser les entreprises, à évaluer les risques et à identifier les opportunités. Elle permet de détecter plus tôt les menaces disruptives, d’affiner les stratégies d’acquisition et de soutenir la prise de décision stratégique au niveau des sociétés détenues en portefeuille. Au fond, tout repose sur la donnée. Plus la qualité et le volume des données traitées sont élevés, plus les décisions sont pertinentes. Pour les entreprises, l’IA améliore l’efficacité, la gestion des risques et la planification stratégique. Pour les investisseurs, elle renforce la due diligence et réduit la probabilité d’erreur. Elle ne remplace pas le jugement humain, mais elle l’améliore de manière significative.

À mesure que le private equity gagne en taille et en maturité, les rendements convergeront-ils vers ceux des marchés cotés ?
Je pense que les avantages structurels des marchés privés demeurent intacts. Le private equity repose sur un alignement d’intérêts fort entre investisseurs, gérants et dirigeants. Les équipes d’investissement engagent généralement une part significative de leur propre capital aux côtés des investisseurs, et les structures de gouvernance sont conçues pour soutenir la création de valeur à long terme.
Cet alignement attire les meilleurs talents et favorise une discipline rigoureuse en termes de stratégie. Les marchés cotés peuvent connaître des phases de surperformance, mais sur le long terme, les marchés privés ont historiquement délivré des performances supérieures. Une fois assemblés, des actionnaires de long terme, une forte implication sur le plan opérationnel et un alignement étroit des intérêts constituent un puissant levier de performance.

EQT s’est fortement développé tout en conservant une identité industrielle marquée. Comment réussissez-vous à préserver la discipline d’investissement à mesure que la plateforme grandit ?
La culture est essentielle. Nous privilégions une organisation plate, entrepreneuriale et peu hiérarchisée, ancrée dans notre héritage nordique. Nous investissons fortement dans la formation via notre EQT Academy et nous accordons une importance particulière aux valeurs lors du recrutement.
La croissance ne doit pas diluer l’esprit entrepreneurial. La prise de risque est indispensable, mais elle doit rester calculée, soutenue par des données et des analyses robustes. Le maintien de la transparence, de l’alignement et d’un positionnement sectoriel clair permet de préserver la discipline d’investissement, même à grande échelle.

La montée en puissance de l’intelligence artificielle entraîne une explosion de la demande en infrastructures numériques. Où se situent aujourd’hui les besoins d’investissement les plus importants ?
La transition énergétique et numérique constitue la plus grande transformation économique depuis la révolution industrielle. Les montants nécessaires se chiffrent en milliers de milliards et ne peuvent pas être assumés par les seuls États. Le secteur privé doit donc jouer un rôle central.
Le principal goulot d’étranglement aujourd’hui est l’énergie. La demande des hyperscalers pour les centres de données croît extrêmement rapidement, alors que l’offre d’électricité reste insuffisante.
Aux États-Unis, l’obtention d’un raccordement au réseau pour un nouveau data center peut prendre cinq à sept ans. Les énergies renouvelables représentent actuellement la seule solution déployable à court terme.Le nucléaire nécessite desdécennies, les centrales à gaz plusieurs années. Les projets solaires, éoliens et de stockage peuvent être mis en service en douze à dix-huit mois. Nous investissons donc massivement dans des projets d’énergies renouvelables à grande échelle — solaire, éolien, stockage par batteries — afin d’assurer une alimentation électrique stable et continue aux infrastructures numériques. L’intersection entre solutions renouvelables, capacités de stockage et infrastructures digitales définira le prochain grand cycle d’investissement.

En effet, les gouvernements ne peuvent plus financer à eux seuls les infrastructures nécessaires à la transition énergétique et numérique. Dès lors, comment une dépendance accrue au capital privé peut-elle redéfinir cette classe d’actifs ?
Si l’Europe et l’Amérique du Nord ne modernisent pas leurs infrastructures, alors que le bloc Asie-Pacifique se construit en parallèle des systèmes de classe mondiale, leur compétitivité en sera affectée. Le capital privé se révèle généralement plus efficace dans l’allocation et la gestion des actifs d’infrastructure. Les investisseurs institutionnels — en particulier les fonds de pension — ont tout intérêt à équilibrer leurs portefeuilles par une exposition accrue à cette classe d’actifs. Notre rôle consiste à connecter des capitaux institutionnels de long terme à des projets soutenant le développement économique et sociétal. L’infrastructure figure déjà parmi les segments à la croissance la plus rapide au sein des marchés privés. Compte tenu de l’ampleur des transformations à venir, son importance ne fera que s’accroître.

Du point de vue opérationnel, comment évoluent les entreprises dans lesquelles vous investissez et quels sont leurs principaux moteurs de croissance ?
Dans l’infrastructure en particulier, nous investissons dans des services essentiels tels que l’énergie, l’eau, la connectivité et le transport. Ces entreprises présentent généralement des flux de trésorerie prévisibles, des actifs tangibles et une forte résilience en cas de retournement.
Globalement, leur croissance est en ligne avec celle du PIB, souvent à un rythme supérieur dans des segments tels que l’infrastructure digitale et l’électrification. Nous exploitons notamment des centres de données de grande envergure au service d’acteurs tels que Microsoft et Google. Nous électrifions également des flottes de ferries en Scandinavie ainsi que la plus grande flotte de bus scolaires en Amérique du Nord, en utilisant l’intelligence artificielle pour optimiser les réseaux et réduire les émissions. La combinaison de services essentiels, de moteurs structurels de croissance et d’améliorations opérationnelles permet de créer une valeur résiliente sur le long terme. Digitalisation, décarbonation et électrification constituent des tendances de fond qui façonneront l’investissement en infrastructures pour les décennies à venir.

Biographie

Lennart BLECHER CHAIRMAN EQT REAL ASSETS
Lennart Blecher a rejoint EQT Partners en avril 2007 et préside aujourd’hui la division Real Assets. Avant de rejoindre EQT, il a occupé les fonctions de managing director et senior banker au sein de la banque d’investissement d’Unicredit/HypoVereinsbank à Munich, entre 2004 et 2007, puis de managing director chez GE Commercial Finance à Londres de 2002 à 2004. Entre 1987 et 2002, il a exercé diverses responsabilités au sein du groupe ABB à Zurich, notamment comme general counsel d’ABB Financial Services Group, ainsi que président et business area manager d’ABB Structured Finance et d’ABB Equity Ventures. Il a également assumé plusieurs mandats non exécutifs au sein de banques et de sociétés de réassurance européennes. Membre du comité exécutif d’EQT, il préside le comité d’investissement Infrastructure Partners. Il est titulaire d’un Master of Law de l’Université de Lund en Suède et a étudié à l’University of Dallas – Academy of US & International Law.

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