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« La victoire des Démocrates freinera vraisemblablement l’agenda expansionniste des Républicains »

Par Jérôme Sicard, Rédacteur en chef, SPHERE
Interview
Julien Descombes
Responsable de la gestion discrétionnaire
Indosuez Wealth Management

La politique américaine, les perspectives de taux en Europe et les tensions sur le crédit témoignent de dynamiques parfois contradictoires. À ces enjeux, Julien Descombes ajoute le poids croissant de l’intelligence artificielle dans les marchés, où les besoins de financement et les valorisations soulèvent de nouvelles interrogations. 

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Quel impact la défaite de Trump aux midterms pourrait-elle avoir sur la trajectoire budgétaire américaine et sur les taux longs ?

La politique exerce aujourd’hui une influence importante sur les marchés, mais les élections de mi-mandat ne constituent pas, à mon sens, le facteur déterminant pour les taux américains, l’inflation ou la croissance. La trajectoire budgétaire dépendra davantage de la croissance économique des États-Unis, de l’ampleur des investissements liés à l’intelligence artificielle et de la politique monétaire.

Les midterms pourraient néanmoins influer sur les marges de manœuvre budgétaires de l’administration. La victoire des Démocrates, qui prennent le contrôle des deux chambres, freinera vraisemblablement l’agenda expansionniste des Républicains. En revanche, il est difficile de tabler sur un véritable resserrement budgétaire à la suite du scrutin.

Les périodes qui précèdent les élections de mi-mandat s’accompagnent souvent de turbulences sur les marchés, en raison des incertitudes politiques qu’elles suscitent. Une fois les résultats connus, ces incertitudes se dissipent naturellement, ce qui tend à soutenir les marchés.

La BCE doit-elle encore relever ses taux, alors que le resserrement du crédit bancaire freine déjà l’économie en zone euro ?

La BCE dispose de marges de manœuvre beaucoup plus limitées que la Fed. Contrairement aux États-Unis, où la croissance reste robuste, l'économie de la zone euro évolue à un rythme atone. Cela réduit d’autant sa capacité à resserrer sa politique monétaire. Nous anticipons néanmoins une nouvelle hausse des taux d'ici à la fin de l'année, conformément aux prévisions actuelles du marché.

Notre scénario diverge sensiblement du consensus pour 2027. Nous tablons sur une normalisation progressive de l'inflation, portée notamment par les effets de base sur les prix de l'énergie et une normalisation des cours du pétrole. Dans ces conditions, nous envisageons plutôt une pause de la BCE, alors que le marché anticipe encore deux à trois hausses de taux l'année prochaine. Une baisse des taux vers la fin de 2027 n'est pas non plus à exclure, même s'il est encore un peu tôt pour l'affirmer.

L'évolution des prix de l'énergie sera déterminante. Un apaisement des tensions au Moyen-Orient pourrait également accélérer leur baisse. Enfin, les hausses de taux déjà intervenues, et celle que nous anticipons encore cette année, continueront de produire leurs effets sur l'économie.

Dans quelle mesure un retour du Royaume-Uni dans l’UE, souhaité en grande majorité par les Britanniques, pourrait-il modifier la trajectoire des actions européennes et de la livre sterling ?

La réintégration du Royaume-Uni dans l'Union européenne ne constitue pas encore une hypothèse de travail pour nous, tant ce scénario reste incertain. Si elle devait se concrétiser, ses effets seraient vraisemblablement positifs, aussi bien pour la livre sterling que pour les économies britannique et européenne.

Le retour du Royaume-Uni élargirait les débouchés des entreprises britanniques et renforcerait les échanges avec le reste de l'Europe. Les entreprises de la zone euro pourraient également en bénéficier. À terme, cela contribuerait à soutenir le potentiel de croissance des deux économies.

Il est toutefois difficile d'en mesurer les conséquences sur les marchés aujourd'hui. Une telle évolution ne se produira probablement pas à court terme. Son impact dépendrait largement du contexte économique et financier au moment où elle aurait lieu. Nous ne pouvons donc pas en faire, à ce stade, un critère de positionnement dans les portefeuilles.

Quelle orientation la succession de Christine Lagarde devrait-elle donner à la politique monétaire de la BCE, alors que les prix de l’énergie restent élevés ?

Le maître-mot est la continuité. Il est important que la succession de Christine Lagarde ne donne pas lieu à une rupture dans la conduite de la politique monétaire, afin de préserver la confiance des marchés.

Deux enjeux seront particulièrement importants pour son successeur. Le premier sera de préserver la crédibilité de la BCE en évitant les effets inflationnistes de second tour. Le second consistera à réaffirmer que la stabilité des prix demeure sa priorité absolue.

La BCE sera notamment jugée sur sa capacité à défendre son objectif d'inflation de 2 % et à ancrer les anticipations d'inflation. Cette continuité sera essentielle pour garantir la lisibilité de son action.

Les tensions se multiplient sur le marché du high yield, avec des rendements qui dépassent désormais 20 % sur certains segments. Faut-il s'inquiéter des risques de contagion ?

Il faut rester vigilant, mais ces rendements supérieurs à 20 % concernent des titres très spécifiques et ne signifient pas que l'ensemble du marché du high yield se trouve en difficulté. Ils traduisent avant tout la défiance des investisseurs envers certains émetteurs présentant un risque particulièrement élevé.

Ces rendements correspondent essentiellement au segment noté CCC. Or, celui-ci ne représente qu'environ 4 % des indices européens du high yield. Son poids a même diminué ces dernières années, tandis que celui des obligations de meilleure qualité, BB pour l’essentiel, a progressé. Globalement, le niveau de risque au sein des indices est donc inférieur à ce qu'il a pu être par le passé.

Cela ne signifie pas que les risques ont disparu. Les entreprises les plus fragiles doivent toujours trouver des financements, que ce soit auprès des banques ou sur les marchés privés. Mais nous ne constatons pas aujourd'hui de risque de contagion. Celui-ci apparaîtrait notamment si les difficultés de refinancement s'étendaient à des émetteurs de meilleure qualité ou si les investisseurs se retiraient durablement de certains segments, rendant l'accès au financement plus difficile pour l'ensemble du marché. Ce n'est pas le cas actuellement.

Anthropic pourrait entrer en Bourse sur une valorisation de 1’500 milliards de dollars, alors que son profil de crédit reste très spéculatif. Le marché est-il prêt à financer à ce prix une entreprise dont les besoins en capitaux et les engagements financiers restent considérables ?

L'intérêt d'une introduction en Bourse est précisément de confronter les besoins de financement d'une entreprise à la capacité d’absorption du marché. Pour les acteurs de l'intelligence artificielle, c’est une équation particulièrement délicate. D'un côté, les besoins d'investissement sont considérables. De l'autre, les perspectives de marché et les rendements potentiels sont eux aussi très importants.

L’IPO d'Anthropic permettra donc de mesurer la manière dont les investisseurs évaluent cet équilibre. Après plusieurs mois durant lesquels le marché a affiché une vision très positive du secteur de l'intelligence artificielle, on observe depuis quelques semaines davantage de sélectivité. Il sera intéressant de voir comment cette évolution se traduira lors de l'opération.

Une valorisation de 1’500 milliards de dollars implique que les investisseurs anticipent une forte croissance des revenus et une capacité à générer, à terme, des rendements à la hauteur des capitaux engagés. L'IPO permettra de voir dans quelle mesure le marché est prêt à intégrer ces perspectives dans le prix de l'entreprise.

Biographie

Julien Descombes

Indosuez Wealth Management

Après avoir débuté sa carrière en 2003, Julien descombes a rejoint Indosuez Wealth Management à Genève en 2005, puis intègré l’équipe de Gestion discrétionnaire en 2007. Il y a gété plusieurs fonds dédiés aux actions européennes et accompagné une clientèle HNWI dans la gestion de portefeuilles multi-actifs sur mesure.

Depuis 2019, Julien dirige l’équipe de Gestion discrétionnaire et le Comité d’investissement d’Indosuez en Suisse. Il est également membre du Comité d’investissement global d’Indosuez.

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