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« Ce qui m’agace, c’est notre tendance à minimiser nos propres atouts »

Interview
Georg Schubiger
Co-CEO
Vontobel
Par Dominik Buholzer, rédacteur en chef, finews

Alors que la concurrence entre places financières s’intensifie et que l’intelligence artificielle bouleverse le métier de banquier privé, Georg Schubiger appelle la Suisse à davantage de confiance en elle. Le co-CEO de Vontobel évoque les forces du centre financier helvétique, la stratégie d’expansion internationale du groupe et les transformations qui redessinent le wealth management.

Georg_Schubiger

Les tensions géopolitiques s’intensifient et l’économie mondiale paraît plus fragile que jamais. La Suisse bénéficie-t-elle actuellement de ces incertitudes ?
Oui, nous l’observons clairement. Dans un environnement plus incertain, les investisseurs ressentent un besoin accru d’orientation et de conseil. La Suisse dispose d’atouts particulièrement appréciés à l’international. Stabilité politique, État de droit, monnaie forte et économie fiable. Ces caractéristiques rendent notre place financière particulièrement attractive dans les périodes de turbulences.

Constatiez-vous déjà des afflux de capitaux vers la Suisse ?
Nous observons effectivement que certains investisseurs internationaux réévaluent leurs allocations d’actifs. Au Moyen-Orient notamment, ils sont nombreux aujourd’hui à revoir leur exposition géographique. Dans ce contexte, la Suisse est souvent perçue comme une juridiction stable à long terme.

Dans le même temps, la place financière suisse est sous pression. Hong Kong a récemment dépassé la Suisse comme premier centre financier offshore mondial. Cela vous inquiète-t-il ?
Ces classements nous rappellent que nous ne devons jamais considérer nos atouts comme acquis. Il faut constamment les défendre. D’autres places financières mènent des politiques de promotion très actives et encouragent de manière ciblée les investissements. La Suisse dispose pourtant d’excellentes bases. Elle a notamment vu naître le plus grand gestionnaire de fortune au monde. Malheureusement, il semble que nous ayons un talent particulier pour nous déprécier nous-mêmes.

Cela vous agace-t-il ?
Nous vivons dans un monde où la concurrence s’est considérablement intensifiée, y compris entre places financières. C’est précisément pour cette raison que nous devrions nous inspirer d’autres pays, qui savent mettre en avant leurs forces avec confiance et valoriser leurs avantages compétitifs.
Lorsque je participe à des conférences internationales et que j’écoute les représentants d’autres centres financiers, je constate toujours la même chose. Alors que les autres expliquent avec conviction pourquoi leur place est attractive, nous, Suisses, passons notre temps à discuter de ce que nous pourrions encore améliorer.
Qu’on me comprenne bien : bien sûr que l’autocritique est importante. Mais elle ne doit pas nous conduire à minimiser nos propres forces. C’est cela qui m’agace. La Suisse dispose d’atouts exceptionnels comme place financière, et nous devrions les défendre avec beaucoup plus d’assurance.

Quels sont selon vous les principaux avantages compétitifs de la Suisse ?
Notre orientation client est unique. Nous disposons d’un savoir-faire financier exceptionnel et nous sommes capables d’accompagner une clientèle internationale dans de nombreuses langues. Chez Vontobel, nous pouvons même conseiller nos clients en finnois. À cela s’ajoute notre longue expérience dans la gestion de multiples devises et classes d’actifs ainsi qu’un remarquable vivier de talents. Réunir sur une même place financière une telle expertise, une telle diversité de compétences et une telle proximité avec les clients reste relativement rare à l’échelle mondiale.

Vontobel poursuit actuellement son expansion en Allemagne et aux États-Unis. Pourquoi ces deux marchés ?
Ce sont deux axes stratégiques pour nous. L’Allemagne figure parmi les principaux marchés mondiaux pour les clients ultra-fortunés. Environ 25'000 personnes y disposent d’un patrimoine supérieur à 30 millions de dollars.
L’Allemagne dispose d’un puissant tissu entrepreneurial. Les familles d’entrepreneurs que nous accompagnons se reconnaissent souvent dans notre modèle, celui d’une banque portée par une vision de long terme grâce à son actionnariat familial, mais qui bénéficie également de la transparence et de la discipline d’une société cotée.

Est-ce pour cette raison que vous ouvrez une succursale à Düsseldorf ?
Exactement. Düsseldorf est une région très attractive sur le plan économique. Cette nouvelle implantation nous permet de renforcer notre présence locale et d’être encore plus proches de nos clients. Après Munich et Hambourg, Düsseldorf sera notre troisième bureau dédié à la clientèle privée en Allemagne. À Francfort, nos équipes se concentrent exclusivement sur les clients institutionnels.

Parallèlement, vous poursuivez votre développement aux États-Unis.
Oui. Après avoir renforcé nos bureaux de New York et de Miami, nous nous installons désormais à Los Angeles. La côte Ouest offre un potentiel considérable, tant en raison de la concentration de richesse que de la nature internationale de sa clientèle. Depuis longtemps déjà, nous étions convaincus qu’il nous fallait être présents aux Etats-Unis sur la Côte Est comme sur la Côte Ouest.

La présence locale reste-t-elle importante dans le wealth management ?
Elle est essentielle. Pour les clients fortunés, la confiance joue un rôle central. Une présence physique renforce la crédibilité et favorise la proximité avec la clientèle. C’est pourquoi nous développons notre réseau international de manière progressive et rentable.

Quels métiers devraient soutenir la croissance de Vontobel dans les années à venir ?
Dans les activités institutionnelles, nous voyons encore un fort potentiel dans les solutions obligataires. Les mandats multi-actifs connaissent également une évolution très favorable.
Par ailleurs, nous constatons une demande croissante pour des solutions sur mesure qui combinent placements traditionnels, stratégies de couverture et produits structurés.

Et dans le segment de la clientèle privée ?
La gestion de fortune reste clairement au cœur de notre stratégie. Notre ambition est d’offrir le plus haut niveau de service possible. Les clients apprécient de pouvoir s’adresser directement à des spécialistes expérimentés plutôt que d’être orientés vers des structures de type centre d’appels.

L’intelligence artificielle transforme actuellement toute l’industrie financière. Comment Vontobel exploite-t-elle l’IA ?
Avant tout comme un outil d’aide pour nos conseillers. L’IA permet d’analyser plus rapidement les informations, d’évaluer les portefeuilles de manière plus efficace et de faire remonter les éléments les plus pertinents. Les conseillers peuvent ainsi préparer leurs rendez-vous dans de meilleures conditions.

L’IA remplacera-t-elle un jour le conseiller à la clientèle ?
Non. Elle améliorera considérablement la qualité du conseil, mais ne le remplacera pas. Les clients fortunés recherchent la confiance, l’expérience et le discernement. Ces qualités resteront profondément humaines. La technologie accompagne le conseiller ; elle ne s’y substitue pas.

Alors comment l’IA transforme-t-elle le métier de conseiller ?
Les exigences augmentent. Les conseillers doivent apprendre à utiliser intelligemment ces nouvelles technologies. Ceux qui maîtrisent ces outils peuvent gagner en productivité et offrir un meilleur service à leurs clients. C’est pourquoi nous investissons fortement dans la formation et l’adoption de nouvelles technologies.
Regardez l’évolution du métier. Autrefois, le conseiller lisait son journal le matin puis partageait ses analyses avec ses clients. Ensuite est arrivé l’ordinateur, puis beaucoup plus tard MiFID, qui a
d’ailleurs été un cadeau pour notre industrie. Cette réglementation nous a obligés à mieux comprendre les besoins réels des clients.
Aujourd’hui, nous franchissons une nouvelle étape. L’IA nous permet de proposer beaucoup plus rapidement des solutions personnalisées. J’y vois une formidable opportunité, notamment pour les clients du private banking. Ils bénéficieront demain d’un niveau de service comparable à celui réservé aujourd’hui aux clients institutionnels.

Que se passera-t-il pour les établissements qui manqueront ce virage ?
Ils perdront progressivement en compétitivité. Les clients attendent désormais des outils digitaux performants et des processus efficaces. Les collaborateurs souhaitent eux aussi travailler avec des technologies modernes. Ceux qui n’investissent pas risquent de perdre à la fois leurs clients et leurs talents.

Beaucoup de personnes craignent que l’IA détruise des emplois. Partagez-vous cette inquiétude ?
Les grandes ruptures technologiques ont toujours transformé les métiers existants. Mais elles ont également créé de nouvelles professions et de nouvelles industries. Je ne m’attends pas à une disparition massive du travail, mais plutôt à une évolution des tâches et des compétences.
Ce qui m’interpelle le plus, c’est ce qui attend nos enfants. Pour les trois à cinq prochaines années, nous conservons encore une certaine visibilité. Au-delà, l’incertitude est totale. De nombreux postes d’assistanat dont notre génération a bénéficié — moi y compris — n’existeront probablement plus. Pourtant, ces fonctions constituaient souvent une étape essentielle pour acquérir une première expérience professionnelle.
Cela soulève des questions fondamentales : comment former les jeunes générations aux métiers de demain ? Quels outils devons-nous donner aux étudiants d’aujourd’hui pour qu’ils réussissent dans le monde de demain ?
Nous avons une responsabilité collective.
Je comprends les inquiétudes de ceux qui regardent l’avenir avec appréhension. Mais il ne sert à rien de diaboliser l’IA. Nous ne pouvons pas arrêter ce mouvement.

Êtes-vous optimiste ?
Oui, clairement. Nous vivons actuellement une transformation technologique comparable aux grandes révolutions industrielles du passé. Ce ne sera pas toujours simple, mais j’y vois avant tout des opportunités. Une fois encore, l’essentiel sera d’embarquer les individus dans cette transformation et de créer les bonnes conditions pour l’éducation et l’innovation. C’est là que se situe le véritable enjeu.

Que souhaitez-vous pour la place financière suisse dans les années à venir ?
Davantage de confiance en nous-mêmes. La Suisse dispose d’atouts exceptionnels et occupe une position unique dans le wealth management mondial. Nous devrions promouvoir ces forces de manière beaucoup plus active, avec le soutien des autorités comme de l’industrie. J’en suis convaincu. Dans ces conditions, la Suisse continuera de figurer parmi les grandes places financières mondiales.

Biographie

Georg Schubiger

Vontobel

Georg Schubiger est co-CEO de Vontobel depuis janvier 2024, aux côtés de Christel Rendu de Lint. Il est également membre de la direction générale du groupe. Entré chez Vontobel en 2012 pour prendre la tête de l’activité Wealth Management, Georg Schubiger a construit l’essentiel de sa carrière dans des environnements internationaux, notamment aux États-Unis et en Scandinavie.

Avant de rejoindre Vontobel, il a été COO et membre de la Direction générale de Danske Bank Group. Il a également travaillé pour Sampo et passé six années chez McKinsey & Company en tant qu’Associate Principal. Diplômé de l’Université de Saint-Gall en sciences économiques, Georg Schubiger est également titulaire d’un Master of Arts en études politiques européennes du Collège d’Europe à Bruges, en Belgique.

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