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« Le principal risque reste une erreur de politique monétaire. »

Interview
John Plassard
Associé et responsable de la stratégie d'investissement
Cité Gestion
Par Jérôme Sicard, rédacteur en chef, SPHERE

Dans le cadre de cette nouvelle série développée en partenariat avec finews, nous donnons la parole aux Chief Investment Officers des banques privées et des sociétés de gestion pour qu’ils puissent partager leur lecture des marchés et les grandes lignes leurs stratégies d’allocation. Cette semaine, pour ouvrir le bal, c’est John Plassard qui nous expose sa vision des marchés.

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En termes d’allocation, où sont aujourd’hui vos convictions les plus fortes ?
Pour comprendre mes convictions actuelles, il faut revenir à la rupture entre 2024 et aujourd’hui. Il y a 2 ans, le marché était extrêmement concentré. Il suffisait d’être exposé au S&P 500 en dollars pour générer de la performance. Cette phase est derrière nous. Nous sommes en effet entrés dans un environnement beaucoup plus complexe, où la dispersion des performances et la lecture macro redeviennent déterminantes. J’articule aujourd’hui mon allocation autour de trois dynamiques. Trois R. La résilience, le repricing et la réallocation.

La résilience d’abord, avec une économie mondiale qui tient mieux que prévu, en particulier aux États-Unis où la croissance reste supérieure à 2 % malgré des anticipations récurrentes de récession ces dernières années. Le repricing ensuite, car le marché a longtemps anticipé un cycle de baisse rapide des taux qui ne correspondait pas à la réalité économique. Enfin, la réallocation, avec un retour marqué de la diversification, qui redevient un élément central de la gestion.

Dans ce contexte, je reste constructif sur les actions, mais avec une approche beaucoup plus sélective. Je privilégie des entreprises capables de maintenir leurs marges dans un environnement incertain, avec du pricing power, des bilans solides et une visibilité sur les cash-flows. Je conserve également une exposition importante aux thématiques liées à l’intelligence artificielle et aux semi-conducteurs, qui restent des moteurs structurels, tout en étant attentif aux excès de valorisation. En parallèle, je maintiens une exposition aux matières premières comme protection face aux risques géopolitiques, et je reviens progressivement sur des obligations de qualité lorsque les niveaux de taux permettent de retrouver du portage.

Quel est aujourd’hui votre scénario central ?
Mon scénario central reste celui d’un soft landing, avec une probabilité que j’évalue à 55 %. L’idée est celle d’une économie qui ralentit mais ne bascule pas en récession, notamment aux États-Unis, où la dynamique reste solide malgré un environnement monétaire contraint. Cela dit, ce scénario est aujourd’hui fortement conditionné par le contexte géopolitique. Le principal point de vigilance concerne le risque énergétique. Une perturbation durable de l’approvisionnement, notamment via le détroit d’Ormuz, pourrait avoir des effets significatifs sur l’inflation et sur la croissance.

Nous pourrions alors assister à un choc inflationniste secondaire, combiné à un ralentissement économique, et l’hypothèse d’un atterrissage en douceur serait bien évidemment remise en cause. L’Europe serait particulièrement vulnérable, en raison de sa dépendance énergétique et de la fragilité de certaines de ses économies, à commencer par l’Allemagne, dont la croissance a déjà été revue à la baisse.

Les marchés vous semblent-ils aujourd’hui correctement pricés ?
Le débat sur la valorisation des marchés est souvent trop simpliste. Une valorisation élevée n’est pas problématique en soi quand elle est soutenue par des perspectives de croissance crédibles. C’est particulièrement vrai dans des secteurs comme l’intelligence artificielle, où les entreprises affichent des trajectoires de développement très ambitieuses.

Ce qui a changé, en revanche, c’est le niveau d’exigence du marché. Là où certaines annonces suffisaient auparavant à déclencher des hausses importantes, les investisseurs demandent désormais des résultats concrets. Le marché est devenu beaucoup plus discriminant, et les déceptions sont sanctionnées immédiatement.

Il faut également tenir compte des différences structurelles entre zones géographiques. Les États-Unis apparaissent plus chers, mais cette prime est justifiée par la qualité et le profil de croissance de leurs grandes capitalisations. À l’inverse, l’Europe reste moins valorisée, mais elle est plus exposée aux chocs externes, notamment énergétiques, et dispose de moins de relais de croissance.

Enfin, certains risques ne me semblent pas encore totalement intégrés, en particulier sur le plan énergétique. Une hausse durable des prix de l’énergie pourrait peser sur les marges des entreprises et modifier les anticipations de marché.

Quels risques majeurs vous inquiètent le plus aujourd’hui sur les marchés ?
Le principal risque reste une erreur de politique monétaire. Les banques centrales évoluent dans un environnement extrêmement incertain, et le risque de mauvaise calibration des décisions reste élevé. On l’a d’ailleurs vu récemment. Face à la montée de l’inflation, certaines banques centrales ont tardé à prendre les mesures adéquates. Aujourd’hui, elles restent très dépendantes des données, ce qui peut les conduire à manquer des fenêtres d’intervention. Le danger est double. Ou bien elles agissent trop tard ou bien elles n’agissent pas du tout.

Le risque énergétique que je viens de mentionner est réel, mais une erreur de politique monétaire aurait des conséquences plus larges, car elle affecterait l’ensemble du système financier et les conditions de financement de l’économie.

Sur ces cinq dernières années, comment avez-vous fait évoluer vos portefeuilles ?
La gestion a profondément évolué, vers plus de dynamisme et de réactivité. L’environnement est devenu structurellement plus instable, notamment avec la montée des tensions géopolitiques, qu’il s’agisse de la guerre en Ukraine, des tensions commerciales ou des évolutions politiques. Dans ce contexte, la liquidité est redevenue un élément central. Elle permet de s’adapter rapidement en cas de choc et constitue en soi un outil de gestion du risque. Nous avons également renforcé notre exigence sur la qualité des bilans, afin de privilégier des entreprises capables de résister à des phases de volatilité accrue.

Par ailleurs, la résilience de l’économie américaine a conduit à maintenir une surpondération des actifs américains. À l’inverse, l’Europe reste plus fragile, en raison de sa dépendance énergétique, de son exposition aux chocs externes et de ses limites structurelles en matière de croissance.

L’acquisition de Manus par Meta a été bloquée par la Chine. Quelle analyse faites-vous de cet épisode ?
Cet épisode est révélateur d’un changement de paradigme profond. L’intelligence artificielle n’est plus simplement une thématique portant sur la croissance ou sur l’innovation. Elle est désormais considérée comme un actif stratégique, au même titre que les semi-conducteurs, les batteries ou les terres rares.

Il est assez frappant de voir qu’une entreprise basée hors de Chine, mais issue d’un écosystème de talents chinois, reste soumise à un contrôle politique implicite. Il faut en déduire que la logique de souveraineté technologique prime désormais sur la logique économique. Le critère de “sécurité nationale”, qui peut paraître flou, devient en réalité un outil central de régulation, utilisé de manière discrétionnaire.

Pour les investisseurs, se pose la question fondamentale du risque politique. L’environnement chinois reste attractif sur le plan des valorisations et de certaines dynamiques technologiques, mais il est aussi marqué par une imprévisibilité structurelle. Une décision peut être remise en cause du jour au lendemain, indépendamment des fondamentaux.

Plus largement, cet épisode s’inscrit dans une confrontation de plus en plus complexe entre les États-Unis et la Chine. L’intelligence artificielle est devenue un terrain de compétition directe, où chaque bloc cherche à maîtriser l’ensemble de la chaîne de valeur, depuis les puces jusqu’aux applications finales. On le voit avec les restrictions sur les exportations de semi-conducteurs, les contournements de ces restrictions, ou encore la volonté de chaque pays de développer ses propres écosystèmes. Ce n’est plus seulement une rivalité technologique, c’est une rivalité de puissance. Et pour les marchés, cela implique une fragmentation croissante, avec des univers d’investissement qui ne sont plus totalement interconnectés.

Biographie

John Plassard, Cité Gestion

John Plassard est associé et responsable de la stratégie d'investissement chez Cité Gestion depuis juillet 2025. Il travaillait auparavant pour Mirabaud & Cie en tant que spécialiste senior en actifs. Plus tôt dans sa carrière, John a été directeur chez Louis Capital Markets et il a occupé un poste de direction chez Exane BNP Paribas. Il intervient régulièrement dans les médias financiers internationaux et représente la banque lors de grandes conférences économiques et financières. Il est le créateur de « Morning & Synthesis », une publication stratégique quotidienne diffusée dans le monde entier. Il est également l'auteur de plusieurs ouvrages publiés sur l'économie et les stratégies d'investissement.

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