« À mesure que les actifs digitaux mûrissent, on voit apparaître plusieurs stratégies capables de générer du rendement. »

Rédigé par Cyril Sabbagh | Jun 17, 2026 3:10:50 PM

Pour Cyril Sabbagh, l’écosystème crypto entre dans une nouvelle phase de maturité. L’enjeu n’est plus seulement l’exposition directionnelle, mais la capacité à structurer des stratégies de rendement autour d’une classe d’actifs désormais pleinement intégrée aux marchés financiers. Arbitrage, inefficiences de marché, tokenisation et stratégies de financement dessinent, selon lui, le prochain cycle de développement du secteur.

Comment analysez-vous la situation actuelle du marché crypto après la forte correction du bitcoin et le net recul du secteur au cours de ces derniers mois ?

Les corrections font partie intégrante de l'histoire des marchés financiers, et les actifs numériques n'échappent pas à cette règle. Ce qui est intéressant aujourd'hui, c'est que malgré les phases de baisse, les fondamentaux de l'écosystème continuent de se renforcer.

L'adoption institutionnelle progresse, les infrastructures se professionnalisent, les marchés dérivés gagnent en profondeur et en sophistication, et les grands acteurs financiers développent désormais des offres dédiées. Nous ne sommes plus dans une logique de mode ou d'expérimentation. Les actifs numériques sont en train de s'installer durablement dans le paysage financier mondial.

Lorsque BlackRock, Fidelity, les banques privées, les marchés dérivés réglementés et un nombre croissant de sociétés cotées s'intéressent à cette classe d'actifs, nous ne sommes plus dans une phase d'expérimentation mais dans une phase d'intégration progressive au système financier.

Dans quelle mesure le déplacement de l'attention des investisseurs vers l'IA et les grandes IPO de la tech a-t-il pesé sur l'univers crypto ?

Les marchés fonctionnent souvent par cycles d'attention. Après une période où les actifs numériques ont concentré une grande partie de l'intérêt des investisseurs, une partie des flux s'est naturellement dirigée vers l'intelligence artificielle et certaines grandes valeurs technologiques.

Mais je vois davantage une rotation qu'un remplacement. Les deux univers reposent sur des dynamiques similaires : innovation, effets de réseau, infrastructures technologiques et potentiel de transformation économique.

D'ailleurs, beaucoup d'investisseurs institutionnels commencent à considérer l'IA et les actifs numériques comme deux grands thèmes structurels complémentaires de la prochaine décennie plutôt que comme des thèmes concurrents.

Où situez-vous aujourd'hui la crypto dans son cycle d'adoption ?

Nous sommes selon moi dans une phase de transition particulièrement intéressante.

La dimension spéculative existe encore, comme dans toute classe d'actifs émergente, mais elle n'est plus l'unique moteur du marché. L'arrivée des ETF, le développement des marchés dérivés, l'émergence d'infrastructures institutionnelles, la montée en puissance des banques spécialisées et les progrès réglementaires témoignent d'une véritable structuration.

Comme souvent dans l'histoire financière, la maturité d'une classe d'actifs se mesure au développement de son écosystème. Aujourd'hui, nous voyons apparaître des solutions de conservation, de financement, de couverture, d'arbitrage et de gestion du risque comparables à celles qui existent depuis longtemps dans les marchés traditionnels.

Comment évolue la logique d'investissement dans les cryptoactifs entre exposition directionnelle et recherche de rendement ?

Pendant longtemps, investir dans les actifs numériques revenait essentiellement à acheter du Bitcoin et attendre.

Nous entrons aujourd'hui dans une nouvelle phase. Comme sur les marchés financiers traditionnels, les investisseurs cherchent désormais à distinguer l'exposition d'un côté et la génération de performance de l'autre.

On voit émerger une demande croissante pour des stratégies capables de produire des rendements indépendamment de la direction du marché : arbitrage, market neutral, stratégies relatives ou optimisation du capital.

La question centrale n’est plus de se demander s’il faut investir dans les actifs numériques, mais de savoir quelles stratégies il est possible de construire autour d’eux. C'est un signe de maturité. Une classe d'actifs devient véritablement mature lorsque les investisseurs commencent à s'intéresser autant aux stratégies qu'aux actifs eux-mêmes.

Quelles sont aujourd'hui les principales sources de rendement dans l'univers des actifs digitaux ?

À mesure que la classe d'actifs mûrit, on voit apparaître plusieurs familles de stratégies capables de générer du rendement. La première correspond aux rendements natifs des protocoles blockchain, notamment au travers du staking ou du restaking. Le rendement provient alors directement de la participation au fonctionnement et à la sécurisation des réseaux.

La deuxième regroupe les stratégies de financement, qu'elles soient mises en œuvre dans la finance décentralisée ou dans des environnements centralisés. Le rendement provient ici de la mise à disposition de capital à d'autres acteurs du marché.

La troisième consiste à importer dans l'univers numérique des mécanismes déjà bien connus de la finance traditionnelle, notamment via les fonds monétaires tokenisés ou certaines stratégies de gestion de trésorerie. Le rendement provient alors principalement des taux d'intérêt sous-jacents. C'est notamment l'approche retenue par plusieurs acteurs qui tokenisent aujourd'hui des fonds monétaires ou obligataires.

La quatrième famille, qui nous semble particulièrement intéressante, repose sur les inefficiences de marché. Les actifs numériques restent un marché jeune, mondial et fragmenté. Cette fragmentation génère des écarts de prix, des anomalies de valorisation et des déséquilibres sur les marchés dérivés qui peuvent être exploités au travers de stratégies d'arbitrage, de basis trading, de gestion du funding ou de stratégies market neutral.

C'est d'ailleurs autour de ces stratégies que l'on observe aujourd'hui un intérêt croissant de la part des investisseurs professionnels, des family offices et des gérants de fortune. Beaucoup cherchent désormais à compléter une éventuelle exposition directionnelle par des approches capables de générer de la performance de manière plus décorrélée des mouvements du marché.

Comment intégrez-vous la notion de performance ajustée du risque dans un univers crypto structurellement plus volatil que les classes d'actifs traditionnelles ?

La volatilité est souvent confondue avec le risque. Pourtant, pour un investisseur professionnel, le risque correspond avant tout à la probabilité de perte permanente de capital.

Notre approche consiste à rechercher des sources de rendement dont la dépendance à la direction du marché est limitée. Une stratégie d'arbitrage correctement construite peut présenter une volatilité bien inférieure à celle du Bitcoin tout en bénéficiant du développement de l'écosystème.

L'objectif n'est pas de maximiser la performance brute mais de construire des profils de rendement efficaces, robustes et reproductibles dans le temps.

Comment Melanion Digital exploite-t-elle les inefficiences de marché entre plateformes centralisées et univers DeFi ?

L'écosystème des actifs numériques demeure extrêmement fragmenté. Les mêmes actifs peuvent présenter des coûts de financement différents, des niveaux de liquidité différents ou encore des valorisations différentes selon les plateformes.

Cette fragmentation crée des inefficiences qui tendent à disparaître avec le temps mais qui restent aujourd'hui suffisamment nombreuses pour constituer un terrain d'investissement particulièrement riche.

Notre expertise historique dans les produits dérivés, le trading, la structuration et les stratégies quantitatives nous permet d'analyser ces anomalies et d'identifier les opportunités présentant le meilleur rapport rendement-risque.

En quoi la structuration de stratégies d'arbitrage dans des véhicules régulés change-t-elle l'accès à ces opportunités ?

C'est probablement l'un des développements les plus importants de ces dernières années. Pendant longtemps, de nombreux investisseurs professionnels étaient intéressés par ces stratégies mais ne pouvaient pas y accéder pour des raisons réglementaires, opérationnelles ou de gouvernance.

Les véhicules régulés permettent aujourd'hui de combiner l'innovation des actifs numériques avec les standards de contrôle, de reporting, de valorisation et de gestion des risques auxquels les investisseurs institutionnels sont habitués.

Cette institutionnalisation constitue selon moi une étape essentielle dans la maturation du secteur.

Sur quelle opportunité de marché avez-vous souhaité vous positionner lorsque vous avez créé Melanion Digital voilà cinq ans ?

Nous étions convaincus que les actifs numériques, et en particulier le Bitcoin, allaient progressivement s'imposer comme une nouvelle classe d'actifs au sein du système financier mondial. Nous pensions ensuite que les opportunités les plus intéressantes ne se limiteraient pas à une simple exposition directionnelle. Très tôt, nous avons considéré que les actifs numériques devaient être gérés de manière active, comme n'importe quelle autre classe d'actifs.

Nous avons d'ailleurs été parmi les premiers acteurs européens à adopter le Bitcoin comme actif stratégique de trésorerie. Mais contrairement à de nombreuses sociétés qui se contentent aujourd'hui d'accumuler passivement du Bitcoin à leur bilan, nous avons dès l'origine cherché à mettre ce capital au travail.

Nous avons toujours considéré que la véritable création de valeur ne résidait pas uniquement dans la détention des actifs numériques, mais dans la capacité à construire des stratégies autour de ceux-ci.

C'est également ce qui distingue Melanion Digital. Nos équipes sont issues du trading de dérivés, du market making, de la structuration et de la gestion du risque dans la finance traditionnelle. Bien avant l'émergence des actifs numériques, nous développions déjà des stratégies sophistiquées sur les marchés financiers traditionnels.

Nous avons toujours considéré les actifs numériques non pas comme une rupture avec la finance classique, mais comme une nouvelle classe d'actifs sur laquelle il nous est possible d’appliquer plusieurs décennies de savoir-faire financier.
Le premier chapitre des actifs numériques était celui de l'adoption. Le suivant sera celui de la gestion.