Plus digital, plus modulaire, l’asset management se rapprochera davantage des besoins des investisseurs

Rédigé par André Müller-Wegner | Nov 4, 2026, 7:57:21 AM

L’asset management a toujours eu la même mission : orienter l’épargne vers des investissements productifs, au service de l’innovation, des entreprises, des infrastructures et de la prévoyance. Cette mission ne change pas. Ce sont ses instruments - tokenisation, intelligence artificielle, nouvelles structures de fonds - qui se réinventent, et avec eux l’avenir même de la place financière suisse. 

L’industrie suisse de l’asset management bénéficie aujourd’hui de fondamentaux solides. Mais l’évolution des attentes des investisseurs, les avancées technologiques et l’intensification de la concurrence internationale transforment en profondeur les normes du secteur.

Avec près de 3’800 milliards de francs d’actifs, la Suisse figure parmi les principaux centres européens de la gestion d’actifs, en ayant continuellement renforcé sa position ces dernières années. Un acquis qui ne saurait toutefois être considéré comme définitif.

L’Asset Management Study 2026, publiée par l’Asset Management Association Switzerland, le montre clairement : les conditions-cadres évoluent. La concurrence internationale s’intensifie, les exigences réglementaires augmentent, les innovations technologiques transforment les chaînes de valeur, et les investisseurs attendent des solutions toujours plus flexibles, toujours plus personnalisées. Les gestionnaires suisses sont ainsi poussés à gagner en efficience, à innover davantage et à se concentrer plus encore sur l’expérience client. L’enjeu pour la Suisse est désormais de préserver son attractivité, tant comme centre de gestion d’actifs que comme plateforme internationale de distribution.

Car le besoin de capital privé, que ce soit pour les entreprises, les infrastructures, l’innovation, la transformation économique ou la prévoyance vieillesse, ne cesse de croître. L’avenir de l’asset management est donc aussi une question de compétitivité économique pour la Suisse. C’est elle qui déterminera si le capital, l’innovation et la croissance se développent ici ou sur d’autres places financières.

Il est d’abord utile de revenir à la raison d’être de notre secteur. L’asset management est souvent évalué à travers ses actifs sous gestion et les performances qu’ils génèrent. Son rôle fondamental se situe pourtant ailleurs. Il consiste d’abord à orienter l’épargne vers des investissements productifs afin de soutenir l’innovation, la croissance et la création de valeur à long terme. La mission reste la même, mais les instruments pour la réaliser se réinventent. Il serait donc réducteur de considérer l’avenir de l’asset management sous le seul angle technologique. La technologie n’est pas une finalité en soi. Elle doit avant tout permettre au secteur de gagner en efficacité, grâce à des processus plus performants et à un accès élargi aux opportunités d’investissement.

Pour l’AMAS, cet enjeu se veut l’un des principaux axes stratégiques des prochaines années. Il faut renforcer la compétitivité de la gestion d’actifs suisse tout en créant les conditions permettant à un plus grand nombre d’investisseurs d’accéder aux opportunités offertes sur les marchés de capitaux.

Cette évolution appelle aussi un changement de perspective au sein même du secteur. Pendant des décennies, l’approche a souvent été centrée sur les produits financiers. À l’avenir, les besoins des investisseurs devront davantage servir de point de départ. Il ne s’agira plus de multiplier les nouvelles solutions, mais de construire des approches d’investissement intelligemment articulées. L’avenir appartient à des concepts de placement capables d’intégrer différentes classes d’actifs, profils de risque et horizons d’investissement, tout en s’adaptant avec souplesse à l’évolution des situations de vie.

Ce mouvement se dessine déjà. Les mandats directs, les nouvelles structures de fonds ou encore le fractional trading élargissent les possibilités de construire des portefeuilles sur mesure.

Parallèlement, les marchés privés gagnent en importance et deviennent une composante stratégique des portefeuilles sur le long terme, offrant de nouvelles sources de diversification et de rendement. Il s’agit désormais de rendre cette classe d’actifs accessible de manière responsable à un cercle plus large d’investisseurs, sans en altérer les spécificités.

L’enjeu pour le secteur sera désormais d’élargir le champ des possibles. Les ETF ont profondément transformé l’accès aux marchés de capitaux publics. De nouvelles structures et de nouveaux véhicules d’investissement permettront d’aller plus loin, en ouvrant la voie à des solutions plus flexibles et plus adaptées aux besoins des investisseurs.

Cette évolution ne concerne pas uniquement certains concepts d’investissement ou certaines structures de fonds. Elle touche également l’infrastructure même de la gestion d’actifs. Dans les années à venir, les modes de création, de distribution, de gestion, de négociation et de règlement des fonds seront repensés. C’est précisément là que se trouve l’une des principales opportunités stratégiques pour le secteur.

La tokenisation des parts de fonds et les registres numériques peuvent considérablement simplifier ces processus et ouvrir la voie à une gestion d’actifs plus efficace, et plus personnalisée.

Cette capacité à construire des solutions plus personnalisées sera particulièrement importante à mesure que les besoins des investisseurs gagneront en diversité. La représentation numérique des parts de fonds et l’automatisation accrue des processus permettront de composer les portefeuilles avec davantage de précision et de les ajuster plus efficacement aux attentes individuelles. Profil de risque, besoins de liquidité, préférences en matière de durabilité ou considérations fiscales pourront ainsi être intégrés directement dans la structure des solutions d’investissement. Une nouvelle voie s’ouvre ainsi qui rendra des solutions personnalisées économiquement viables au-delà des seuls grands mandats.

Cette dynamique est déjà engagée. Pictet et SIX Digital Exchange ont notamment expérimenté la fractionnalisation et le règlement numérique de titres. Ces travaux s’appuient sur de nouvelles infrastructures telles que SDX et BX Digital, qui rendent possible la négociation et le règlement d’actifs tokenisés dans un cadre réglementé.

Une nouvelle architecture financière se construit ainsi pas à pas, qui transforme la logique même du métier. L’asset management deviendra plus digital, plus modulaire, et se rapprochera bien plus des besoins des investisseurs. La manière dont le secteur construira les infrastructures de demain influencera directement sa capacité à créer de la valeur.

L’intelligence artificielle fait également partie de ces nouveaux instruments. Elle renforce la productivité de l’asset management, notamment dans la recherche, l’analyse des risques, le suivi des portefeuilles, le reporting et les processus réglementaires. Elle ne remplace ni l’expertise ni la responsabilité des professionnels de l’investissement, mais complète leur travail en apportant davantage de précision, de rapidité et d’efficacité. Dans la compétition entre places financières, la capacité à intégrer ces technologies de manière pertinente devient clairement un élément différenciant.

La durabilité reste un sujet central, mais avec une approche désormais plus pragmatique, davantage centrée sur les résultats obtenus. L’enjeu n’est pas d’ajouter de nouvelles normes, de nouveaux labels ou de nouvelles contraintes, mais de déterminer comment le capital peut être alloué de manière durable et contribuer efficacement au financement d’une économie productive. Cela passe par une analyse rigoureuse des risques, un dialogue actif avec les entreprises et une compréhension approfondie des modèles économiques capables de créer une valeur durable. Durabilité et performance ne doivent pas être considérées comme antagonistes. Sur le long terme, la création de valeur repose sur des entreprises capables de se développer de manière pérenne.

Ces dernières années, on a beaucoup parlé de démocratisation des marchés de capitaux. La prochaine étape sera celle de la démocratisation de la gestion d’actifs elle-même. Grâce à de nouvelles structures et à une infrastructure modernisée, des concepts de placement professionnels deviendront accessibles à un nombre nettement plus large d’investisseurs. À mesure que l’accès aux marchés de capitaux devient plus simple, davantage d’investisseurs peuvent participer à la dynamique économique et construire un patrimoine sur le long terme. L’asset management va devenir ainsi ainsi un vecteur essentiel de responsabilité financière individuelle.

Toutes ces évolutions répondent finalement à un même objectif : rendre les marchés de capitaux plus efficaces.

Pour cela, la Suisse a besoin des bonnes conditions-cadres. L’innovation ne naît pas dans le vide. Elle exige une ouverture réglementaire, une connectivité internationale, un accès aux marchés, et la reconnaissance que l’asset management est une composante stratégique de la place financière et économique du pays. La compétitivité de l’asset management suisse dépasse ainsi les seuls enjeux de la branche. Elle conditionne aussi la capacité de l’économie à mobiliser les capitaux nécessaires à son développement.

L’AMAS entend accompagner cette transformation aux côtés de ses membres, avec un objectif clair, celui de renforcer la compétitivité internationale de l’asset management suisse et faire progresser l’innovation de manière responsable.