« L’incertitude politique s’est effectivement renforcée en 2026 et devrait rester élevée. »

Rédigé par Mathias Gonzalez | Jun 17, 2026 3:42:31 PM

Entre tensions géopolitiques, engouement pour l’intelligence artificielle et essor des cryptoactifs, les investisseurs voient les signaux contradictoires se multiplier. Pour Mathias Gonzalez, CIO de Barclays Suisse, le véritable risque n’est pas tant la volatilité que les réactions excessives qu’elle suscite. Dans cet entretien, il revient sur les pièges du market timing, les transformations de la gestion de fortune internationale et les attentes de nouvelles générations qui souhaitent donner davantage de sens à son patrimoine.

De nombreux investisseurs ont le sentiment d’évoluer dans un environnement particulièrement volatil. Partagez-vous ce constat ?

Pas entièrement. Bien sûr, la volatilité existe. Mais lorsqu’on parle de véritable volatilité, je pense à des événements comme la pandémie de Covid ou encore au « Liberation Day » de l’an dernier. Il s’agissait alors de chocs majeurs, imprévisibles, capables de modifier brutalement les anticipations des marchés.

Ce que nous observons aujourd’hui relève davantage d’un exercice d’équilibre permanent entre des marchés résilients et un contexte géopolitique plus incertain. C’est une forme de bruit de fond auquel les investisseurs doivent apprendre à s’adapter.

Finalement, les marchés fonctionnent toujours selon les mêmes mécanismes. Il y a des acheteurs et des vendeurs, des optimistes et des pessimistes. Les véritables difficultés apparaissent généralement lorsque surviennent des événements que personne n’avait anticipés.

Notre rôle n’est donc pas de prédire les mouvements de marché à court terme, encore moins l’imprévisible, mais d’accompagner nos clients à travers différents cycles avec une vision de long terme.

Pourtant, les tensions géopolitiques, les conflits commerciaux ou encore les débats autour de la Réserve fédérale américaine entretiennent une forme de nervosité permanente.

L’incertitude politique s’est effectivement renforcée en 2026 et devrait rester élevée. Les investisseurs s’interrogent sur l’évolution des politiques douanières, les échéances électorales ou encore le degré d’indépendance dont disposera la prochaine direction de la Réserve fédérale.

Parallèlement, nous continuons d’évoluer dans une économie dite « en K ». Les 20 % des ménages les plus aisés représentent désormais près des deux tiers de la consommation, tandis que les catégories de revenus inférieures subissent davantage les pressions économiques.

Cette situation se reflète également dans les marchés financiers. L’année 2025 a été marquée par une forte concentration des performances, notamment autour des grandes valeurs technologiques et des titres à forte dynamique. Beaucoup d’investisseurs avaient le sentiment de manquer quelque chose s’ils n’étaient pas exposés à ces segments. Et dans certains cas, ils avaient raison.

Pourquoi ?

Parce que l’engouement collectif constitue rarement une stratégie d’investissement durable.

Lorsque tout le monde, de l’investisseur professionnel au chauffeur Uber, recommande les mêmes valeurs, il est généralement temps de redoubler de prudence. C’est la raison pour laquelle nous accordons aujourd’hui une importance accrue à la qualité des entreprises, à la diversification et à la sélectivité. Les risques de concentration qui s’étaient accumulés sur les marchés ont commencé à montrer leurs limites. Les investisseurs qui sont restés diversifiés ont traversé cette période dans de bien meilleures conditions.

Malgré cela, beaucoup d’investisseurs continuent de rechercher le point d’entrée ou de sortie idéal.

C’est probablement l’une des erreurs les plus fréquentes. Je ne crois pas au « market timing ». Je crois davantage au temps passé investi qu’à la capacité d’anticiper les mouvements de marché.

L’histoire montre que certaines des meilleures séances boursières surviennent souvent immédiatement après les plus mauvaises. Les investisseurs qui sortent du marché au mauvais moment risquent alors de manquer une part essentielle de la performance. Sur le long terme, les marchés ont toujours démontré une capacité remarquable à surmonter les crises, depuis la Grande Dépression jusqu’à aujourd’hui.

Vous accompagnez à la fois des clients suisses et des familles fortunées du Moyen-Orient. Quelles différences observez-vous entre ces deux mondes ?

Je commencerais par souligner les nombreuses similitudes. Dans les deux cas, les investisseurs privilégient la qualité, raisonnent sur le long terme et accordent une grande importance à la transmission du patrimoine entre générations.

Historiquement, les investisseurs du Moyen-Orient ont toutefois été davantage exposés aux marchés privés, qu’il s’agisse de private equity, d’investissements directs ou de secondaire. Ils ont généralement accepté plus facilement des horizons plus longs et des périodes d’illiquidité plus importantes.

Cela étant, les tensions géopolitiques récentes dans la région ont conduit quelques-uns d’entre eux à prêter davantage d’attention à la préservation et au renforcement de leur base de capital locale, ce qui a quelque peu modifié certains comportements.

Les investisseurs suisses demeurent-ils plus prudents ?

Dans une certaine mesure, oui. Traditionnellement, les investisseurs suisses ont privilégié les actifs liquides. Mais cette approche évolue. Beaucoup ont retenu les leçons de la crise financière et compris que liquider un portefeuille dans la panique n’était généralement pas la meilleure stratégie.

À partir du moment où l’on adopte une vision véritablement patrimoniale et de long terme, il devient plus naturel de s’intéresser aux actifs illiquides et aux primes qu’ils peuvent offrir par rapport aux marchés cotés.

Quelle place occupent aujourd’hui la blockchain et les cryptoactifs dans les portefeuilles des grandes fortunes ?

À l’échelle mondiale, ces thématiques prennent une importance croissante. Le Moyen-Orient est particulièrement dynamique dans ce domaine. Des pays comme les Émirats arabes unis investissent massivement dans les infrastructures blockchain, l’intelligence artificielle et la digitalisation. Ils attirent délibérément les talents, les entrepreneurs et les entreprises qui évoluent dans ces écosystèmes. Cette concentration de compétences crée un environnement extrêmement dynamique.

Et la Suisse ?

La Suisse dispose d’un savoir-faire considérable, mais son évolution est parfois plus progressive.

Je dis cela avec beaucoup de respect. En tant que Suisse à moitié, je connais bien cette culture.

Prenons un exemple simple : dans certains pays, lorsqu’il manque du sel à la maison, il suffit de quelques clics sur une application pour être livré en quelques minutes. En Suisse, beaucoup de personnes préféreront encore enfiler leurs chaussures et se rendre à la Migros. Ce n’est ni mieux ni moins bien. Cela reflète simplement une approche différente de l’innovation et de l’adoption technologique.

Vous évoquez souvent l’importance de la discipline et du recul. Est-ce devenu plus difficile dans l’environnement actuel ?

Absolument. Dans notre métier, la tentation de suivre les modes est permanente. Pourtant, notre rôle n’est pas de conforter systématiquement les convictions de nos clients, mais aussi de leur dire ce qu’ils ont besoin d’entendre.

Je compare souvent notre profession à celle d’un médecin. Un bon médecin ne vous dit pas forcément ce que vous souhaitez entendre ; il vous dit ce que vous devez savoir.

Cette responsabilité existe également dans la gestion de fortune.

Vous vous intéressez beaucoup aux nouvelles générations d’investisseurs. Pourquoi ce sujet vous paraît-il si important ?

Parce que nous sommes à l’aube de la plus grande transmission de patrimoine de l’histoire moderne. Cette transition va profondément transformer notre industrie. Ce qui me frappe le plus est la manière dont cette nouvelle génération appréhende le monde. Beaucoup de jeunes détenteurs de patrimoine sont devenus de véritables citoyens globaux. Ils ont grandi dans plusieurs pays, étudié sur différents continents et exerceront peut-être demain leur activité entre Dubaï, Singapour, Londres ou New York.

Leur rapport à l’investissement est très différent de celui de leurs parents.

En quoi ?

Les questions ont changé.

Hier, un client demandait pourquoi privilégier un titre plutôt qu’un autre. Aujourd’hui, il s’interroge davantage sur la cohérence entre ses investissements et ses valeurs, ou sur l’impact réel de son patrimoine. Les nouvelles générations veulent comprendre ce que représente leur capital et le rôle qu’il peut jouer dans la société.

Cela modifie profondément la nature des échanges entre les clients et leurs conseillers.

Cette évolution va-t-elle transformer durablement la gestion de fortune ?

J’en suis convaincu. Les établissements qui réussiront demain sauront agir comme de véritables partenaires de long terme plutôt que de simples fournisseurs de produits financiers.

Il s’agit d’accompagner les familles sur plusieurs générations, de comprendre leurs objectifs, leurs valeurs et leur manière d’appréhender le monde afin de construire des stratégies adaptées.

C’est là que résidera, selon moi, la véritable création de valeur dans la gestion de fortune.