L’identité, le prochain levier de croissance des gérants indépendants

Rédigé par Jean-François Hirschel | Sep 30, 2026, 11:33:12 AM

Longtemps, la réputation et le réseau ont aux permis aux gérants indépendants suisses de se développer. Mais dans un marché où les offres se rapprochent, où la technologie banalise les outils et où la concurrence s’intensifie, la différenciation ne peut plus rester implicite. La première édition de SEAMIx montre l’ampleur du chemin à parcourir pour transformer une identité souvent réelle en véritable avantage concurrentiel.

Pendant longtemps, les gérants de fortune indépendants suisses ont pu considérer le marketing comme un sujet secondaire. Leur développement reposait d’abord sur la relation personnelle, la recommandation, la réputation du fondateur ou du gérant et la fidélité d’une clientèle acquise au fil des années. Dans ce modèle, la qualité du service et la proximité avec les clients pouvaient largement suffire.

Ce monde n’a pas disparu. Mais les lois qui le gouvernent ont changé.

La réglementation homogénéise les pratiques. La technologie rend accessibles à tous des outils autrefois différenciants et l’intelligence artificielle accélére cette convergence. Dans le même temps, le secteur se consolide, les coûts fixes augmentent et une nouvelle génération de clients arrive, moins attachée aux relations qu’elle n’a pas elle-même choisies.

Dans cet environnement, la question devient : « Pourquoi un client devrait-il choisir notre société plutôt qu’une autre ? Et cette différence est-elle immédiatement perceptible ? » Le marketing cesse alors d’être une simple fonction de communication pour devenir un véritable enjeu de compétitivité.

Un déficit mesurable
Le premier indice SEAMIx, pour Swiss External Asset Managers Identity Index, a permis de mesurer ce phénomène. Il a passé en revue 220 gérants indépendants suisses selon une trentaine de critères, en se plaçant du point de vue d’un prospect, d’un client ou d’un candidat qui découvre la société à travers ses informations publiques.

SEAMIx distingue deux dimensions. L’Identité mesure la capacité d’une société à exprimer clairement sa raison d’être, ses valeurs et son positionnement. L’Activation mesure la manière dont cette identité devient visible que ce soit sur son site internet, sur LinkedIn, dans les prises de parole des dirigeants, au travers de la présence éditoriale ou de la cohérence des différents points de contact.

Les résultats établissent un paradoxe. Les gérants indépendants sont plutôt visibles, mais beaucoup moins différenciés. Leur score moyen d’Activation atteint 2,61 sur 5, contre seulement 1,57 pour l’Identité. 55 % franchissent le seuil de référence en matière de visibilité, mais 22 % seulement en matière d’identité. Un quart des sociétés analysées - 55 entreprises - n’expriment même aucun des trois éléments fondamentaux d’une architecture de marque : ni raison d’être, ni valeurs, ni positionnement.

Le chiffre le plus révélateur est peut-être celui-ci : 91 sociétés, soit 41 % de l’échantillon, appartiennent à la catégorie des « Superficials ». Elles communiquent, parfois beaucoup, mais sur une identité insuffisamment claire ou distinctive. Dans le cas le plus extrême, une société obtient 4,60 sur 5 en Activation et zéro en Identité. Elle est présente, active, visible - mais le marché ne peut pas comprendre ce qui la rend véritablement différente.

Les banques privées ont pris de l’avance
Cette faiblesse devient plus préoccupante face à certains de leurs grands concurrents que sont les banques privées suisses. À taille comparable, celles-ci disposent généralement d’une organisation marketing et communication plus structurée et elles y consacrent davantage de ressources. Elles ont aussi été confrontées plus tôt à la nécessité de se différencier dans un environnement réglementé et standardisé.

L’indice SPBIx, qui analyse 58 banques privées suisses selon une méthodologie comparable, confirme cette avance. Par exemple, en 2026, 50 % des banques expriment une raison d’être, contre 28 % des gérants indépendants. Il n’en demeure pas moins que les banques ont encore du chemin à parcourir. Seules 16 % entrent dans la catégorie « Leaders » alors que 53 % figurent dans celle des « Retardataires ». Mais leur score moyen est passé de 1,84 sur 5 en 2025 à 2,11 en 2026, illustrant l’enclenchement d’une dynamique positive.

Surtout, les meilleures banques démontrent qu’une marque forte n’est pas réservée aux géants. Parmi les acteurs bien classés figurent aussi des banques de taille intermédiaire ou des boutiques. Le même constat ressort de la première fournée SEAMIx. Entre les gérants disposant de plus d’un milliard de francs d’actifs et les boutiques de moins de 500 millions, l’écart du score Identité n’est que de 0,16 point sur cinq. La taille peut acheter de la visibilité, mais elle n’achète pas pour autant de la clarté.

C’est une conclusion importante pour les indépendants. Ils ne pourront pas nécessairement rivaliser avec les budgets médias d’une grande banque. Ils peuvent, en revanche, rivaliser, et parfois faire mieux, sur la clarté du positionnement, la personnalité de la marque, l’incarnation par les dirigeants et la cohérence du discours. Ces dimensions demandent d’abord des choix, pas des millions.

Le marketing c’est beaucoup plus que la publicité
Une confusion persiste, qui assimile le marketing à la publicité, aux réseaux sociaux ou aux brochures. Le marketing commence en amont : quels clients veut-on servir, quel problème résout-on pour eux, quelles convictions structurent l’entreprise et pourquoi mérite-t-elle d’être choisie ? La communication vient ensuite rendre ces réponses visibles, mémorables et cohérentes.

Les résultats obtenus avec SEAMIx illustrent précisément le risque de procéder dans l’ordre inverse. Une société peut publier fréquemment sur LinkedIn, refaire son site, participer à des événements et obtenir de la couverture presse. Si chaque prise de parole ressemble à celle de ses concurrents, elle augmente sa visibilité sans augmenter sa différenciation, donc sans donner de raison à des clients de la choisir elle plutôt qu’une autre.

Prenons les valeurs. 66 % des gérants indépendants analysés en publient. C’est encourageant. Mais parmi les 146 sociétés qui le font, 81, soit plus de la moitié, citent l’indépendance. Transparence, intégrité et confiance figurent également parmi les termes fréquemment mis en avant. Ce sont des qualités essentielles et indiscutables. Mais lorsque la majorité du marché revendique les mêmes qualités, celles-ci deviennent des prérequis plutôt que des facteurs de choix.

La question utile n’est donc pas : « Quelles sont les belles valeurs que nous pouvons afficher ? » Elle est plutôt : « Quelles convictions décrivent réellement notre culture, influencent nos décisions et permettent à un client ou à un collaborateur de comprendre ce qu’il vivra différemment chez nous ? »
La visibilité ne peut plus reposer sur le seul réseau

L’autre faiblesse mise en évidence par SEAMIx concerne la visibilité externe, celle qui se construit au-delà des canaux maîtrisés par l’entreprise. Le score moyen atteint 3,77 sur 5 sur les canaux propres, site internet et réseaux sociaux, mais tombe à 2,33 pour la visibilité des dirigeants et à 1,62 pour la présence dans les médias et les reconnaissances externes. Au total, 62 % des sociétés ne bénéficient d’aucune véritable couverture éditoriale et seules 5 % sont identifiées comme des voix expertes reconnues du secteur. Dire soi-même que l’on est expert a moins de poids que d’être sollicité comme tel par un média, une conférence ou un tiers crédible.

Les gérants indépendants disposent pourtant d’un avantage naturel. Leurs dirigeants sont souvent à la fois fondateurs, actionnaires et investisseurs. Ils peuvent s’exprimer avec une légitimité et une liberté que de nombreuses grandes organisations leur envient. Leur personnalité, leurs convictions et leur vision entrepreneuriale constituent des actifs précieux. Les laisser dans l’ombre revient à renoncer à l’un de leurs principaux avantages concurrentiels.

La marque, un actif stratégique pour le développement de l’entreprise
Les données de SPBIx 2026 font apparaître une relation intéressante entre la force de la marque et la dynamique commerciale. Dans SPBIx 2026, les dix banques aux meilleurs scores combinés d’Identité et d’Activation affichent un indice de croissance de 153, contre 140 pour la moyenne du secteur, sur la base notamment de la croissance des actifs et de la collecte nette. Corrélation n’est pas causalité, mais l’écart interpelle.

La logique est simple. Une identité claire permet à un prospect de comprendre rapidement ce qui distingue une société et pourquoi il devrait la rencontrer. Elle donne aussi aux gérants un discours plus cohérent, renforce la communication et facilite le recrutement. Enfin, elle offre un cadre commun lorsqu’une société intègre une nouvelle équipe ou réalise une acquisition.

Ne rien faire, c’est reculer
Le sujet devrait devenir prioritaire précisément parce que les gérants indépendants partent avec de vrais atouts. Leur indépendance, leur culture entrepreneuriale, la proximité avec les décideurs et la rapidité de décision constituent un matériau de marque exceptionnel. Mais un avantage qui reste implicite n’est pas un avantage pleinement exploité.

Pendant que certains gérants indépendants considèrent encore le marketing comme une dépense optionnelle, leurs concurrents structurent leur identité, professionnalisent leurs contenus et occupent l’espace médiatique. La technologie réduit en parallèle le coût d’une communication de qualité. Le seuil d’entrée baisse, le niveau d’exigence monte.

Le retard peut être comblé. SEAMIx montre que la clarté dépend peu de la taille. Une boutique peut définir un positionnement distinctif, faire émerger quelques messages forts, mobiliser ses dirigeants et bâtir une présence éditoriale crédible sans le budget d’une grande banque. À condition de traiter le sujet avec le même engagement et la même discipline qu’un projet d’investissement, de conformité ou de technologie.

La gestion indépendante suisse s’est construite comme une alternative entrepreneuriale et personnelle aux grandes institutions. À l’heure où les offres convergent et où la concurrence s’intensifie, cette promesse doit devenir plus visible - et plus précise.

Car dans un marché où chacun peut être compétent, la compétence seule ne suffit plus à être choisi. Et lorsque les concurrents avancent, ne rien faire n’est pas rester immobile. C’est reculer.