Dans un environnement marqué par le retour des tensions inflationnistes, la montée en puissance de l’IA et les recompositions géopolitiques, Michaël Lok estime que les marchés entrent dans un nouveau cycle. Il évoque ici les conséquences de ce changement de régime sur les allocations d’actifs, le rôle stratégique croissant des marchés émergents et les profondes mutations en cours dans l’industrie technologique.
Les investisseurs sous-estiment-ils aujourd’hui les risques macroéconomiques liés aux prix de l’énergie et à une inflation persistante ?
Oui, probablement. Notre scénario central pour 2026 reposait encore largement sur la poursuite du mouvement engagé depuis 2023, à savoir une désinflation progressive, une baisse des taux et un soutien clair des banques centrales à l’économie et aux marchés. Or, depuis quelques mois, nous observons un changement de direction assez prononcé sur l’inflation, avec en parallèle un scénario pétrolier moins favorable.
À ce stade, nous pensons que le marché sous-estime encore les implications macroéconomiques de cette évolution, en particulier en Europe. Le premier semestre a surtout été marqué par une forme d’indifférence aux risques macro. Les investisseurs sont restés focalisés sur les bénéfices et sur la dynamique de l’IA, ce qui peut se justifier dans certains segments. Mais la seconde partie de l’année pourrait être plus compliquée, notamment pour l’Europe, qui demeure la zone la plus vulnérable en raison de sa dépendance énergétique et de sa fragilité industrielle relative.
On le voit déjà que, depuis plusieurs semaines, les actions européennes évoluent quasiment à l’arrêt, alors que la technologie américaine, portée par les perspectives liées à l’intelligence artificielle, continue d’afficher une dynamique très soutenue. Cette divergence traduit justement une certaine sous-estimation du risque macroéconomique européen.
Vous présentez l’IA et la sécurité énergétique comme deux forces majeures dans la recomposition des portefeuilles. Au-delà des gagnants évidents de la tech, quels sont les segments de marché qui restent encore sous-valorisés dans ce nouveau cycle d’investissement ?
Sur la technologie pure, les flux sont aujourd’hui tellement puissants et la dynamique de croissance tellement rapide que la notion même de valorisation devient presque secondaire. Nous avons d’ailleurs défendu très tôt l’idée qu’il n’y avait pas de bulle technologique au sens classique du terme, précisément parce que les grands acteurs génèrent aujourd’hui des bénéfices massifs, ce qui n’était pas le cas lors du cycle des années 2000.
En revanche, nous pensons qu’il existe encore un potentiel important dans tout l’écosystème lié à l’énergie et aux utilities. Le développement de l’IA implique une consommation énergétique gigantesque, ce qui crée mécaniquement un besoin structurel d’infrastructures, de production et de sécurisation énergétique.
C’est notamment le cas de ce que nous appelons le “power demand”. Les énergies alternatives, les infrastructures de réseau ou encore certains segments liés à la transition énergétique nous paraissent encore offrir des réserves de valeur significatives. Ce sont des thèmes que nous abordons avec un horizon long terme, sur trois à cinq ans, et non comme des paris tactiques de court terme.
Dans un monde marqué par la fragmentation géopolitique et le retour des pressions inflationnistes, comment les investisseurs de long terme doivent-ils repenser le rôle des marchés émergents au sein d’un portefeuille diversifié ?
Nous pensons que les marchés émergents entrent progressivement dans une nouvelle phase. Pendant longtemps, ils ont surtout été utilisés comme une poche de diversification quasi mécanique dans les portefeuilles globaux. Aujourd’hui, leur rôle devient beaucoup plus stratégique.
La montée en puissance de l’IA, des nouvelles infrastructures énergétiques et des besoins en ressources naturelles modifie profondément la place de certains pays émergents dans la chaîne de création de valeur mondiale. Les investisseurs doivent donc aller au-delà des grands marchés traditionnels et diversifier davantage leurs expositions.
Nous avons ainsi renforcé certaines positions en Asie, notamment à Taïwan et en Corée du Sud, qui jouent désormais un rôle central dans les semi-conducteurs, les infrastructures technologiques et les chaînes de production liées à l’IA. Sur la Chine, nous sommes plus constructifs qu’il y a quelques années, même si la visibilité reste limitée. Après une période très prudente post-Covid, nous sommes revenus progressivement via la technologie chinoise, puis via des segments plus domestiques. Quant à l’Inde, elle reste un thème structurel fort, même si nous avons légèrement réduit nos positions pour rééquilibrer l’allocation globale des marchés émergents.
Globalement, nous considérons désormais les marchés émergents comme des bénéficiaires directs de ce nouveau cycle long mêlant technologie, énergie et reconfiguration géopolitique.
L’or restant l’une de vos allocations stratégiques clés, pensez-vous que nous entrons dans une phase de transition plus profonde, marquée par un système financier mondial moins dominé par le dollar ?
Le débat sur la dédollarisation revient régulièrement depuis plusieurs années, notamment dans le contexte géopolitique actuel. Mais dans les faits, il n’existe toujours pas aujourd’hui d’alternative crédible au dollar comme devise de référence mondiale.
Cela étant dit, nous considérons que le risque dollar doit désormais être davantage modulé dans les portefeuilles. Dans cette logique, l’or et le franc suisse constituent deux instruments de couverture très efficaces face à un affaiblissement structurel du dollar sur le long terme.
Nous parlons ici de thèmes séculaires. L’appréciation du franc suisse est une tendance observable depuis plus de vingt ans, et l’or suit une logique assez comparable. Même si la hausse récente des taux a temporairement stabilisé l’or, nous restons structurellement très positifs sur le métal jaune pour les prochaines années. Nous pensons que cette dynamique de fond va continuer.
Dans un environnement de plus en plus structuré par les politiques industrielles, la souveraineté énergétique et le match technologique, quels grands changements avez-vous apportés à votre allocation stratégique sur le long terme ?
Le principal changement de ces dernières années a été l’intégration d’une véritable couche tactique venant compléter l’allocation stratégique traditionnelle. Nous conservons une approche de long terme, diversifiée et construite sur des fondamentaux solides, mais nous avons développé des outils permettant d’intervenir beaucoup plus rapidement face aux chocs exogènes.
Concrètement, nous avons fortement renforcé notre capacité à utiliser des overlays tactiques et des instruments dérivés pour absorber certains risques de marché. Cela nous permet de réduire ponctuellement l’exposition des portefeuilles lorsque la visibilité devient insuffisante ou lorsqu’un choc géopolitique ou macroéconomique survient brutalement.
L’objectif n’est évidemment pas de sur-réagir ou de “trader” en permanence, mais de disposer d’une capacité d’intervention extrêmement rapide lorsque cela devient nécessaire. Aujourd’hui, nous avons pratiquement supprimé toute inertie dans l’allocation d’actifs. Nous ne sommes plus dans une logique statique de portefeuille 60/40 où l’on attend simplement que les marchés se normalisent.
En parallèle, nous continuons à intégrer des stratégies alternatives et des hedge funds capables d’apporter des profils de rendement différents et de renforcer la diversification globale des portefeuilles.
Dans le secteur « consumer technology », avec quelles nouvelles dynamiques va devoir composer le nouveau CEO d’Apple ?
Nous avons longtemps pensé que les grands équilibres technologiques étaient stabilisés. Apple dominait son écosystème, les réseaux sociaux avaient trouvé leurs leaders et les grandes plateformes semblaient durablement installées. Mais l’IA générative change complètement la donne.
Nous pensons aujourd’hui être entrés dans un nouveau cycle séculaire de vingt à trente ans, avec une redistribution profonde des cartes. Mais, cette fois, contrairement au cycle internet des années 2000, les grands acteurs disposent déjà de revenus et de capacités d’investissement colossales.
Pour Apple, la question est donc essentiellement celle du modèle d’affaires. Le groupe reste extrêmement puissant, mais il n’apparaît plus aujourd’hui comme le moteur principal des grandes ruptures technologiques associées à l’IA. C’est un changement majeur par rapport aux vingt dernières années.
À l’inverse, certains acteurs comme Microsoft ont pris une avance très visible sur ces nouveaux usages. Et surtout, l’évolution du secteur est extrêmement rapide. Tous les trois ou six mois, de nouveaux modèles ou de nouveaux acteurs émergent. Aujourd’hui, tout le monde parle d’Anthropic et de Claude, alors que ces noms étaient quasiment absents des discussions il y a encore quelques mois.
Le défi pour Apple sera donc de réussir à rester central dans un environnement où la valeur se déplace progressivement du hardware vers les modèles, les données et les capacités d’orchestration logicielle.