« Aujourd’hui, les investisseurs achètent davantage le rêve Elon Musk que les revenus de SpaceX »

Rédigé par Nicolas Bickel | Jun 10, 2026 2:52:36 PM

La concentration extrême des performances sur la technologie et l’intelligence artificielle maintient les marchés sous l’emprise de quelques valeurs dominantes. Pour Nicolas Bickel, les enjeux d’allocation se concentrent désormais sur la qualité de la croissance, la soutenabilité des bénéfices et la diversification des sources de rendement, alors que l’environnement macroéconomique gagne en complexité.

Dans quelle mesure peut-on envisager aujourd’hui une rotation plus large des actifs et des régions alors que les valeurs technologiques et la thématique de l’IA occupent toujours une position ultra dominante ?

Les rotations sectorielles que le marché anticipe depuis le rebond de 2023 n’ont jamais réellement duré. Les flux reviennent systématiquement vers les grands acteurs de la technologie et de l’intelligence artificielle. Aujourd’hui encore, une part extrêmement importante de la performance des marchés reste concentrée sur une poignée de titres.

Mais il faut reconnaître que cette domination repose aussi sur des fondamentaux très solides. Nous parlons d’entreprises qui génèrent une croissance des bénéfices exceptionnelle. Le marché ne s’en tient pas à des promesses. Il achète des revenus et des cash-flows bien réels.

La vraie question porte désormais sur la soutenabilité de cette croissance. Une grande partie des profits actuels provient du gigantesque cycle d’investissement dans les infrastructures liées à l’IA et dans les data centers. À un moment donné, il faudra que les gains de productivité promis par l’intelligence artificielle se diffusent à l’ensemble de l’économie et profitent à d’autres secteurs. C’est probablement ce qui permettra un élargissement plus durable du marché.

L’autre scénario serait une remise en question de la capacité du secteur à maintenir ce rythme de croissance et ces marges exceptionnelles. Toute révolution technologique finit soit par créer quelques acteurs ultra dominants, soit par déclencher une forte compétition sur les marges lorsque les produits deviennent comparables. C’est un sujet central aujourd’hui.

Comment Edmond de Rothschild adapte-t-elle aujourd’hui son allocation d’actifs face à un environnement marqué à la fois par les tensions géopolitiques, la fragmentation du commerce mondial et des politiques monétaires moins lisibles ?

Nous travaillons autour de trois piliers. Le premier est l’allocation stratégique de long terme. Nous partons du principe que le monde entre dans un régime différent, avec une inflation plus structurelle, des taux durablement plus élevés, une relocalisation de la production proche des consommateurs et des politiques monétaires moins prévisibles.

À partir de ces nouvelles données, nous construisons des portefeuilles robustes et résilients, capables de traverser différents régimes économiques. Nous simulons nos allocations dans des scénarios inflationnistes, récessionnistes ou déflationnistes afin d’obtenir la diversification factorielle la plus solide possible.

Le deuxième pilier est tactique. Nous adaptons les portefeuilles aux événements géopolitiques ou aux mouvements de marché de court terme. Historiquement, les conflits ont rarement eu un impact durable sur les marchés financiers. Les corrections sont souvent violentes mais relativement brèves. Cela ne veut pas dire qu’il faut ignorer les risques, mais plutôt éviter de construire des portefeuilles dictés uniquement par les peurs du moment.

Enfin, le troisième pilier concerne l’implémentation concrète. Ce sont les secteurs, les facteurs et les thèmes d’investissement que nous choisissons pour éviter une surexposition aux mêmes moteurs de performance.

Comment optimiser la diversification dans les portefeuilles avec des marchés qui semblent désormais intégrer l’idée d’une inflation plus structurelle et de primes de risque géopolitiques durablement plus élevées ?

Le principal défi aujourd’hui est clairement la hausse des corrélations entre les actifs. Les investisseurs ont longtemps vécu dans un environnement où les obligations jouaient naturellement leur rôle d’amortisseur lorsque les actions corrigeaient. Ce mécanisme peut devenir beaucoup moins efficace dans un régime inflationniste.

Si l’inflation reste élevée, les banques centrales peuvent être contraintes de maintenir des taux élevés alors même que la croissance ralentit. Dans un tel environnement, actions et obligations peuvent corriger simultanément, comme en 2022.

La diversification doit donc être pensée différemment. Nous privilégions notamment une exposition au dollar, qui conserve son rôle de valeur refuge dans les phases de stress. L’or reste également un actif très pertinent dans un contexte d’inflation structurelle et de tensions géopolitiques.

Nous croyons aussi beaucoup aux marchés privés pour les investisseurs disposant d’un horizon long, avec peu de contraintes en termes de liquidité. L’univers non coté offre en effet une diversification sectorielle et économique beaucoup plus large que les marchés listés, avec des corrélations plus faibles aux cycles traditionnels.

Après le spectaculaire rebond des marchés actions depuis 2023, où identifiez-vous aujourd’hui les segments les plus attractifs en termes de couple rendement / risque ?

Tout dépend bien évidemment de l’horizon de placement. Sur le long terme, nous trouvons le secteur de la santé particulièrement intéressant. Les valorisations sont devenues attractives après plusieurs années difficiles, alors même que le potentiel d’innovation reste important.

À plus court terme, certains segments du luxe et de la consommation nous semblent également offrir un profil rendement / risque intéressant, notamment si les tensions géopolitiques au Moyen-Orient s’apaisent et que les flux commerciaux se normalisent.

Par ailleurs, nous restons exposés à tout l’écosystème lié à l’intelligence artificielle, mais plutôt à travers les “pelles et les pioches” de cette révolution technologique. Ce sont, au-delà des semi-conducteurs, les infrastructures électriques, le transport, les matériaux industriels ou les fournisseurs d’équipements nécessaires à la construction des data centers. Ils seront tous mis à forte contribution ces prochaines années.

Que vous inspire la valorisation de SpaceX à près de 1’800 milliards de dollars ?

SpaceX est un cas fascinant parce qu’on n’achète pas seulement une entreprise. On se laisse prendre à un récit, à une vision. À ces niveaux de valorisation, les investisseurs achètent davantage le rêve Elon Musk que les revenus actuels du groupe.

Il faut quand même mesurer les ordres de grandeur. Aujourd’hui, SpaceX se traite proche de 100 fois ses revenus. Pendant la bulle internet, certaines IPO technologiques se payaient environ 30 fois les revenus, et Amazon lors de son introduction en Bourse s’en tenait à 3 fois ses ventes. On est donc sur des niveaux extrêmement élevés.

C’est la même logique avec Tesla. Le titre évolue encore autour de 14 fois les revenus, alors qu’un constructeur automobile traditionnel comme Renault se négocie autour de 0,1 fois ses ventes. Cela montre à quel point les marchés sont prêts à payer pour des scénarios de rupture technologique majeurs.

La réalité, c’est qu’aujourd’hui, la seule activité de SpaceX qui génère réellement des revenus est Starlink. Tout le reste repose encore largement sur des projections extrêmement ambitieuses qui touchent à la conquête spatiale, aux infrastructures orbitales, à l’intelligence artificielle, à l’exploitation future de nouvelles capacités industrielles dans l’espace. Nous sommes dans une logique très proche du venture capital, mais appliquée à des sociétés dont les valorisations atteignent déjà des niveaux gigantesques.

Dans un monde devenu plus volatil et moins prévisible, quels sont aujourd’hui, selon vous, les grands choix d’allocation qu’un investisseur de long terme ne peut plus ignorer ?

Le premier principe reste, selon nous, de rester investi. Beaucoup d’investisseurs détiennent encore trop de cash par crainte de la prochaine crise. Historiquement, vouloir anticiper les corrections et « timer » le marché s’est souvent révélé plus pénalisant que d’accepter la volatilité et de rester investi sur la durée.

Sur une très longue période, les marchés actions restent les actifs qui offrent le meilleur potentiel de création de valeur. Les corrections existent, mais elles sont aujourd’hui souvent plus courtes et les réponses monétaires plus rapides qu’autrefois.

Nous continuons donc à privilégier les actions dans une logique de long terme, avec une approche plus équilibrée entre les zones géographiques. Les États-Unis restent extrêmement puissants en matière d’innovation et de génération de profits, mais certaines opportunités de rebond existent aussi en Europe ou dans certains marchés émergents liés aux grands cycles industriels et énergétiques.
Enfin, nous pensons qu’il devient indispensable d’intégrer davantage d’actifs réels et de marchés privés dans les allocations patrimoniales de long terme.